Liaisons dangereuses

Les cas de maltraitance d’enfants sont plus souvent dévoilés. Mais les pères abuseurs sont toujours aussi nombreux à nier les faits. Sans doute parce que l’inceste reste tabou

Mes parents n’étaient pas disponibles, explique une femme trentenaire. Alors, ma s£ur et moi, nous logions chez mes grands-parents.  » Les abus se déroulaient lors de visites nocturnes.  » Mon grand-père venait dans ma chambre. Je ne savais pas quoi faire. Devais-je crier, en parler ?  » Dans le doute, paralysée, la fillette faisait semblant de dormir.  » Dans mon lit, pour ne pas sentir ce qui se passait, ni physiquement, ni émotionnellement, je me voyais au plafond. C’était flippant, parce qu’il ne fallait pas que ça dure trop longtemps. J’avais peur de ne pas récupérer mon corps.  »

Le souci de l’enfant ?  » Je ne voulais pas qu’il sache que j’étais réveillée, pour que, le lendemain, on fasse comme si de rien n’était. J’ai tout gardé pour moi, j’avais honte.  » A l’école, la fillette éprouvait des difficultés à se concentrer.  » J’avais beaucoup de questions sur le monde, les gens, etc. Je trouvais qu’on enseignait des choses futiles.  » L’enfant aurait voulu savoir  » si cela se passait aussi comme ça dans les autres familles « . Elle a fini par se confier à sa s£ur, de deux ans son aînée.  » Quand j’ai eu 10 ans, on est retournées chez maman. Un jour, ma s£ur lui a tout raconté. ôC’est vrai ça ? »m’a-t-elle demandé.  » La fillette a acquiescé. Puis, plus rien. A l’anniversaire de la victime, les grands-parents ont été invités, comme d’habitude.

Résultat ?  » A 12 ans, j’ai commencé à fumer des cigarettes ; à 13 ans, mon premier joint. A 15 ans, je picolais, je sortais avec plein de mecs. Un trou, c’est un trou. Je n’avais aucun respect. Je me suis prostituée sans me faire payer.  »

Cela a duré jusqu’à 30 ans.  » Je buvais à en dégueuler. Frappée, battue par mon compagnon, j’ai commencé à devenir agressive.  » La jeune femme prend alors conscience qu’elle va trop loin.  » Chemin faisant, j’ai trouvé ma psy.  » Cela ne l’empêche pas de faire des  » plans pour en finir « , ni d’avoir la haine des hommes,  » comme si mon grand-père était toujours en moi « , ni de faire des rêves  » avec beaucoup de sang « …  » Un jour, je faisais la file à la poste. Il y avait une petite fille de 3 ans devant moi. Je m’imaginais en train d’abuser d’elle de façon perverse. J’ai envie de tuer cette partie de moi qui a des pensées vicieuses. Car je ne crois pas que je serais capable de faire du mal.  »

Aujourd’hui, la jeune femme essaie d’apprendre à ne plus être une victime, à dire ce  » non calé dans la gorge « . Elle veut déposer plainte contre son grand-père.  » Il est décédé. Mais, symboliquement, j’aimerais lui remettre la culpabilité que j’ai portée jusqu’à présent. Peut-être, pour gagner en estime personnelle. Je n’arriverai peut-être jamais à me marier, à avoir des enfants. Mais, au moins, je ne veux pas répéter le passé.  »

Environ un abuseur adulte sur deux aurait lui-même subi une agression pendant l’enfance. C’est avec ce genre de témoignage, recueilli sur cassette vidéo, que Anne-Françoise Dahin, psychologue au Service d’aide aux victimes à Bruxelles, mène des actions de sensibilisation. Selon le dernier rapport de l’Office de la naissance et de l’enfance (ONE), 87 % des auteurs de maltraitance sont des membres de la famille proche ou élargie.  » A la suite de l’affaire Dutroux, on a souvent mis en exergue les pédophiles, dont on a fait des monstres, se souvient Anne-Françoise Dahin. Etait-ce pour mieux occulter un problème beaucoup plus fréquent qui peut toucher Monsieur Tout-le-monde ?  » Car l’inceste resterait tabou.  » A l’époque, il y a eu énormément de dénonciations anonymes, des suspicions non fondées, notamment dans le cas de séparations ou de divorces très conflictuels « , renchérit Liliane Baudart, conseillère au Service de l’Aide à la jeunesse (SAJ), à Namur.

Mais cela a-t-il servi la cause des victimes ?  » Il y a eu une prise de conscience chez les professionnels, reconnaît Liliane Baudart. Les policiers, par exemple, ont été formés. Lors des auditions, ils sont désormais respectueux des familles. Il y a en outre un vrai souci de l’autorité judiciaire d’écouter l’enfant, de désigner plus rapidement le coupable. Néanmoins, la procédure pénale demeure lourde. Or entendre une victime huit mois après le dépôt de la plainte, c’est lui faire une nouvelle violence.  » Le SAJ ou le service d’aide aux victimes, par exemple, ont alors un rôle d’accompagnement.

Mais, face à l’augmentation du nombre de dossiers, les moyens n’ont pas suivi.  » Chacun d’entre nous a au minimum 60 situations en cours, parfois jusqu’à 100, explique Annick Hicorne, déléguée au SAJ, à Namur. On n’a pas l’occasion de voir les familles assez régulièrement.  » Conséquence ? Annick Hicorne pense à ces enfants violés par un père emprisonné pour six ans.  » Il a toujours nié les faits et menace de ôfaire la peau » à ses victimes dès qu’il sortira. Son fils tourne mal. Sa fille ne supporte pas de voir des adolescentes en minijupe, elle doit les frapper. Elle vient de casser le nez à l’une d’entre elles. Elle n’a que 15 ans. Va- t-elle finalement se retrouver en prison ?  »

Sentiment d’impuissance, de courir après le temps. Car l’émotion populaire et la Marche blanche n’ont pas convaincu les pères incestueux de reconnaître leurs torts.  » Or la victime a besoin de cela pour se reconstruire, pense Liliane Baudart. L’enfant porte tellement de culpabilité, même quand la justice lui a donné raison.  » La conseillère au SAJ évoque le cas de cette fille abusée, à qui sa mère, ses frères et s£urs reprochaient d’avoir dénoncé le père : à la suite de son emprisonnement, la maison a dû être vendue, le commerce remis…  » Puis ils ont fini par s’excuser, poursuit Liliane Baudart. Mais l’agresseur a continué à nier. Conséquence : les dégâts chez sa fille restent importants. Elle a besoin qu’il lui dise qu’elle ne l’a pas séduit, qu’elle n’a pas pris une part active…  »

Face au déni des agresseurs, la justice a des difficultés à les condamner : c’est la parole de l’enfant contre celle de l’adulte.  » Voici quelques années, en cas de suspicion, les différents services d’aide auraient eu tendance à déposer rapidement plainte, se souvient Liliane Baudart. On est aujourd’hui plus prudent. Faute de preuves, l’abuseur présumé n’est pas écarté. Cela ne rend pas service à la victime.  » Désormais, les spécialistes parlent davantage de familles  » à transactions incestueuses « .  » Si on n’arrive pas à prouver la culpabilité du père, on lui demande, à tout le moins, pourquoi les voisins, les assistants sociaux ou les policiers nourrissent autant de soupçons à son égard, poursuit la conseillère au SAJ. Cela peut déboucher sur un travail préventif d’un véritable passage à l’acte.  »

Ces dossiers de familles au climat incestueux seraient en augmentation.  » Il s’agit de foyers où l’on ne ferme pas les portes, précise Liliane Baudart. La fillette se plaint que le père la regarde prendre son bain. Ou qu’elle doit dormir dans son lit, le week-end quand elle se rend chez lui, en cas de séparation des parents. D’autres couples visionnent des cassettes porno avec leurs enfants. Ou, le samedi soir, tout le monde sort ensemble : puis, le père et la fille mettent la mère de côté.  » Confusions intergénérationnelles, familles enchevêtrées, repères brouillés. Le SAJ observe que de plus en plus de parents ont des difficultés à assumer leurs responsabilités.

 » Un inceste peut survenir dans tous les milieux, rappelle Liliane Baudart. Mais la dégradation socio-économique que nous observons actuellement, associée à une promiscuité des logements, à des pathologies mentales ou à l’alcoolisme, plus fréquent que la toxicomanie, peut amplifier ce risque.  » Incapable de faire face à des difficultés financières, peu structuré lui-même, le couple ou le parent seul, replié sur lui, n’arrive pas à mettre des limites aux enfants. La fille va alors préférer rester à la maison avec papa.  » Mais l’absentéisme apparaît déjà dès l’école fondamentale, observe Annick Hicorne. Certains enfants sont trop infernaux pour qu’on puisse les envoyer, pendant les vacances, à la plaine de jeux. Un gamin a ainsi été changé d’école : il était en 3e maternelle.  » Les intervenants observaient des comportements à connotation sexuelle. Dorothée Klein

87 % des auteurs de maltraitance sont des membres de la famille proche ou élargie

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