» L’hypothèse de départ n’était pas assez prudente « 

Le scientifique allemand qui émet des réserves sur le rapport évaluant la résistance des cuves fissurées de Doel 3 et Tihange 2 expose ses arguments. Il pense  » qu’il serait mieux d’étudier un peu plus en profondeur certains éléments du dossier, notamment en assurant de meilleures marges de sécurité « .

Le Vif/L’Express : Pourquoi n’avez-vous pas adhéré aux conclusions de vos collègues ?

Helmut Schulz : Simplement parce que je pense que les marges de sécurité utilisées dans les calculs ne sont pas forcément adéquates ; que l’on devrait approfondir l’analyse ; que davantage de prudence est souhaitée.

Avez-vous eu l’impression que votre opinion a été prise en compte ?

Lorsque des experts discutent de problèmes techniques, tout n’est pas blanc ou noir, il reste des zones grises, des espaces de discussion. Il est important de rappeler les termes de ce qui était notre mission de l’International Review Board : évaluer les propriétés mécaniques de l’acier sous irradiation, et spécifiquement de l’acier contenant de multiples défauts, appelés flocons d’hydrogène, comme c’est le cas de Doel 3 et Tihange 2. Nous devions conseiller l’Agence fédérale de contrôle nucléaire sur l’impact de l’irradiation sur la résistance du matériau. Aux autorités d’utiliser nos conclusions dans l’analyse globale de sûreté. Ce n’était pas à nous de nous prononcer sur la situation en termes de sûreté.

Des cuves de réacteurs nucléaires recouvertes de milliers de défauts. Ce n’est pas courant. Avez-vous déjà rencontré une situation de ce type ?

C’est la première fois que j’étais confronté à une situation comme celle-ci.

L’une de vos réserves les plus importantes, donc, était que les références initiales de résistance de l’acier, prises par Electrabel, n’étaient pas assez prudentes.

Le débat sur les propriétés des matériaux étudiés et leur capacité de résistance était au coeur de nos travaux. Selon moi, les valeurs initiales de résistance à la rupture, évaluées sur le même type d’acier que celui de Doel à la sortie du processus de fabrication, mais avant irradiation, n’était probablement pas une hypothèse de départ assez prudente pour se faire une idée de la résistance d’un matériau sur lequel étaient détectés de nombreux flocons d’hydrogène associés à une forte ségrégation de l’acier (NDLR : en gros, une dégradation de l’acier soumis à de fortes chaleurs, sorte d’écaillement). Personnellement, j’aurais eu des hésitations à utiliser ces mesures de résistance.

Vous sous-entendez qu’il est difficile de faire des tests très précis de résistance car il n’est pas évident de faire des comparaisons ? Des tests d’irradiation ont, par exemple, été effectués sur des pièces de Doel non défectueuses…

Il est discutable de prendre un échantillon sur un anneau d’acier et de le juger représentatif de l’ensemble de la cuve. Prenez l’exemple d’une bonne pièce de viande que vous grillez : vous la goûtez, vous la trouvez bonne et vous pouvez supposer que le reste l’est tout autant. Mais vous savez par expérience que la pièce de viande n’est pas forcément cuite de manière uniforme. C’est un peu la même chose avec un cercle d’acier qui réagit à l’irradiation. Les réactions ne seront pas forcément identiques, surtout si les propriétés de la pièce varient en fonction de nombreux défauts. La question est :  » Est-ce que la mesure d’une partie est représentative du tout ?  » Il existe forcément des différences de cuisson…

Des tests ont aussi été réalisés sur deux pièces d’acier fissuré, trouvées en France et en Allemagne et soumises à des radiations. Vous mettez en doute cette comparaison ?

Je constate simplement que la teneur en phosphore est plus élevée dans l’acier des cuves de Doel 3 et Tihange2. Ça peut avoir une influence sur l’étendue de la ségrégation (NDLR : donc la dégradation de l’acier) face à l’irradiation.

Une influence de quel type ?

Une influence défavorable comme la fragilisation de la cuve pendant l’irradiation.

Parmi vos réserves, vous évoquez l’emplacement des multiples défauts…

Les flocons d’hydrogène sont distribués sur la partie basse de la cuve d’une manière qui diffère sensiblement d’autres anneaux d’acier aux défauts supposément identiques. Cela aurait mérité davantage d’investigation. Et vu cette distribution, je pense que les propriétés du matériau à l’interface entre le revêtement et le métal de base pourraient être plus défavorables qu’attendu.

Il est aussi affirmé que les  » fissures  » sont presque toutes verticales et, pour l’essentiel, parallèles. Vous semblez en douter. En quoi est-ce important ?

Si vous prenez une feuille de papier et que vous faites des coupures verticales, elles n’auront pas spécifiquement tendance à s’agrandir lorsque vous tirez la feuille en direction verticale, mais bien plus si vous tirez en direction horizontale. Là, les tests ultrasonores qui permettent de détecter les défauts ne sont peut-être pas assez précis pour s’assurer que les défauts dans les zones affectées le sont tous selon une même inclinaison.

La situation à Doel 3 et Tihange 2 est-elle dès lors dangereuse ?

Nous n’avions pas à nous prononcer sur cette question. Et ma connaissance du dossier n’est pas assez complète pour y répondre. La situation était difficile et restera difficile. Mais, dans le cas qui nous concerne, les défauts n’ont pas d’impact en service normal. Il est plus délicat d’être aussi catégorique en cas d’accident. Je pense qu’il serait mieux d’étudier un peu plus en profondeur certains éléments du dossier, notamment en assurant de meilleures marges de sécurité (NDLR : s’assurer une marge dans le calcul de la température à laquelle la propriété du matériau change et l’acier peut se rompre). Car celles-ci ne sont pas toujours assez prudentes. Mais c’est seulement mon avis. Les huit autres experts qui ne le partagent pas sont aussi qualifiés que moi.

Mais les fissures fragilisent-elles la cuve ?

L’acier de la cuve se fragilise de lui-même, avec le temps qui passe et l’irradiation pendant le service. Après, si vous prenez n’importe quelle pièce d’acier avec de nombreux défauts et que vous la soumettez à des conditions extrêmes, les défauts vont s’accentuer.

Votre opinion est souvent utilisée pour demander l’arrêt de ces centrales…

J’ai simplement fait un travail scientifique. On ne peut déduire cela de mon travail.

Pensez-vous que ces  » flocons d’hydrogène « , ou microfissures, croissent ?

Il n’y a pas d’indication qu’elles aient grossi. En améliorant la technologie pour les détecter, on a forcément détecté plus de défauts. Mais rien n’indique que leur taille a augmenté.

Il est de coutume de dire que dans le domaine du nucléaire, il est plus prudent de suivre l’avis le plus critique. Est-ce que cela a été le cas ?

D’abord, je tiens à dire que je n’ai pas eu le sentiment qu’on nous cachait des choses. Il s’agit d’enjeux difficiles à comprendre pour le grand public. Je tiens à souligner tout le travail d’investigation qui a été fait par l’Agence fédérale. Un très bon travail. A la fin, c’est difficile d’émettre un jugement définitif. Mais les autorités doivent trancher et c’est ce qu’elles ont fait. Je n’ai pas été traité injustement. J’ai écrit une opinion divergente, ça arrive régulièrement dans le monde scientifique.

Entretien : Cédric Vallet

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