L’humanitaire

Lorsqu’elle évoque la famine au Soudan ou la guerre au Kosovo, on a l’impression d’apercevoir, dans ses grands yeux clairs un peu tristes, toute la misère qu’elle a déjà pansée. Infirmière, spécialisée en médecine tropicale, Carine Daenens, Bruxelloise de 36 ans, le sourire apaisant et le caractère indépendant, travaille pour Médecins sans frontières (MSF), depuis 1995. Lors de sa première expédition médicale dans les collines du Rwanda, quelques mois après le génocide, elle a vu une voiture de la Croix -Rouge internationale sauter sur une mine antichar. Un baptême du feu bouleversant !

Ensuite, elle a multiplié les missions urgentes. En Angola, durant neuf mois, elle a soigné des personnes atteintes de trypanosomiase, la maladie du sommeil répandue par la mouche tsé-tsé. Elle a participé, au Kenya, à la mise sur pied d’un centre de traitement pour les victimes du choléra. En 1998, elle est envoyée dans le Bas-Congo pour organiser l’accueil de réfugiés, avant d’affronter, durant quatre mois, la famine dans le sud du Soudan : elle y a coordonné, sur les bords du Bahr-el-Ghazal, une équipe de 35 infirmiers, médecins et logisticiens pour sauver la vie d’un groupe de 20 000 personnes faméliques, déplacées, déguenillées, qui se nourrissaient de feuilles d’arbre et que la faim et les maladies décimaient au rythme de 60 morts par jour. L’horreur dans toute son inhumanité.

 » Dans ces conditions, on tient le coup parce qu’on n’a pas le choix, explique Carine Daenens. Et parce qu’on tombe sur des gens incroyables, comme cette gamine de 4 ans, orpheline, asséchée par le marasme, qui, par instinct de survie, s’accrochait farouchement à sa ration quotidienne de lait, de biscuits protéinés et de plumpeanut (pâte enrichie). On l’a vue littéralement ressusciter, réapprendre à rire, à jouer…  » Après une dernière mission froide et boueuse de trois mois en Albanie et au Kosovo, pendant la guerre des Balkans, Carine a décidé de poser ses sacs. Elle n’exclut pas de repartir, mais, pour l’heure, elle s’occupe de former ceux qui sont dépêchés sur le terrain.

Pourquoi cette vocation à sauver des vies ? Elle n’en sait trop rien. Par idéal, d’abord. Un idéal auquel elle se cramponne malgré les raisons de baisser les bras : inévitablement, elle s’est plusieurs fois demandé si elle ne servait pas d’alibi à tel gouvernement ou à tel groupe armé. Jamais, depuis la création exaltée de MSF, en 1971, l’action humanitaire n’a autant douté d’elle-même. Pourtant, en trente ans, les ONG se sont structurées, professionnalisées, mettant en place des systèmes de collectes de fonds efficaces. Mais le terrain a fondAmentalement changé, depuis la fin de la guerre froide : tribalisation des conflits, populations civiles prises en otage…

Dans ce contexte, l’humanitaire est devenu un instrument de l’Occident, en fonction de ses intérêts du moment, et des gouvernements des populations assistées. En Somalie, 400 000 dollars de l’aide humanitaire ont servi à alimenter la guerre du général Aïdid ! On a vu aussi se développer le charity business et la concurrence entre ONG sur les champs d’action les plus médiatisés. Bref, la philanthropie collective souffre d’une crise de croissance. Nécessaire, incontournable, sans doute. Mais elle a la capacité û et elle l’a déjà démontré û de se remettre en question. Surtout, elle continue à rapporter gros en vies humaines et en espoirs suscités. Carine a sûrement raison de vouloir rester idéaliste. l

Thierry Denoël

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