L’homme qui inventait sa vie

Portrait d’un imposteur génial, et du policier lancé à ses trousses, Arrête-moi si tu peux est un grand divertissement, réalisé de façon épatante par Steven Spielberg et idéalement joué par le tandem Leonardo DiCaprio – Tom Hanks

Un scénario inspiré par un fait divers réel. Une poursuite où la sympathie du spectateur va en bonne partie à qui fuit police et justice. Ces éléments firent le miel de Steven Spielberg pour son premier long-métrage de cinéma, Sugarland Express. Vingt-neuf ans plus tard, le cinéaste américain revient à cette combinaison qui lui réussit dans ses jeunes années et auquel sa maturité ne pouvait qu’apporter un supplément de style, de force narrative et de jeu avec un spectateur complice. Loin de la science-fiction qui marqua ses plus récents projets A.I. et Minority Report, en vacances d’effets spéciaux et de sujet à message façon Amistad et Il faut sauver le soldat Ryan (ses autres films récents), le très doué Steven s’offre, avec Arrête-moi si tu peux, une savoureuse excursion dans la comédie policière semée d’aventures, de poursuites et de rebondissements. Le tout, comme déjà dans Sugarland Express, sur fond de gravité et de complexité humaine.

Nous sommes dans les années 1960, dans un faubourg de New York où grandit Frank W. Abagnale Jr (lire page 66 l’interview exclusive du véritable personnage dont le film s’inspire). Fils d’un commerçant prospère (Christopher Walken) et d’une femme au foyer d’origine française (Nathalie Baye), l’adolescent (Leonardo DiCaprio) baigne dans un bonheur familial dont la bulle confortable éclatera soudainement lorsque papa connaîtra la faillite, avant que maman ne le quitte pour un autre homme. Livré à lui-même, et se souvenant des astuces pas toujours légales utilisées par le père qu’il aime et admire, le jeune homme va entamer une carrière d’imposteur et de faussaire comme l’Amérique n’en avait jamais connu auparavant. A même pas 20 ans, il aura bientôt derrière lui une carrière de pilote de ligne et une autre de médecin-chef de service, fonctions occupées grâce à des documents fabriqués, grâce aussi et surtout à un culot extrême et à un charme fou qui désarment ceux et celles qui pourraient soupçonner quelque chose. Le succès, la fortune sourient donc à Frank Abagnale. Mais le gamin précipité précocement dans le monde adulte ne s’en retrouve pas moins seul, isolé par ses mensonges et la nécessité de déménager sans cesse. C’est ainsi que, de simple poursuivant acharné à provoquer sa perte, le policier lancé à ses trousses (Tom Hanks) -et lui-même solitaire- finira par devenir comme une sorte d’ami lointain, le jeu de cache-cache entre eux fournissant le prétexte d’une ébauche de relation plus profonde…

Du rire à l’émotion

Tourné en à peine deux mois par un Spielberg en état de grâce, Arrête-moi si tu peux ( Catch Me If You Can) s’inspire d’une affaire authentique malgré ses aspects incroyables. Le cinéaste s’y est attaché à soigner la reconstitution de l’époque, ces années 1960 de pleine expansion économique où l’image de la réussite se déclinait sur tous les modes, occultant des réalités que le film se plaît à rappeler en suscitant l’émotion sous la surface globalement amusante et brillante des images. Idéalement servi par des comédiens aussi crédibles que talentueux, Spielberg tire un parti captivant du scénario intelligent, non linéaire, de Jeff Nathanson. La manière dont il restitue la relation à distance de Frank et du limier enquêtant sur ses traces, Carl Hanratty (un des meilleurs rôles de Tom Hanks), est particulièrement remarquable. Loin des truquages digitaux et des grands sujets historiques, le réalisateur signe un de ses divertissements les plus inspirés, rappelant au passage qu’il est encore meilleur directeur d’acteurs que de dinosaures, et que l’intimisme – certes relatif – lui réussit peut-être autant, si pas mieux, que les poussées de grandeur.

Louis Danvers

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