L’homme proche, par essence

Son histoire politique, pour l’heure, est une affaire de bagnoles. Le secrétaire d’Etat Frédéric Laloux, élu par Di Rupo, taclé par Moureaux, voudrait enclencher la première, quitter les lieux communs. Un défi en soi. Et le Gaston Lagaffe de Namur est déjà une épine dans le pied du PS.l

Gaston  » Laloux cumule les ennuis. Le 20 mars, le secrétaire d’Etat à la Lutte contre la pauvreté, Frédéric Laloux (PS), arrive en retard au Parlement pour les débuts officiels du gouvernement Leterme Ier.  » Je ne pensais pas que Bruxelles était encombrée à ce point-là « , avait lancé candidement ce Namurois de 39 ans, sorti du néant. Laurette Onkelinx le croise, dit la rumeur, sans savoir qui il est. Quelques jours plus tard, Laloux se laisse filmer dans sa voiture, lui le néophyte sans bureau qui passe ainsi pour un SDF. On l’attaque au Parlement : il aurait menti, caché qu’il disposait d’un bureau depuis le matin même. Un écologiste flamand un peu ridicule monte la bêtise en épingle et réclame sa démission. Tempête dans un verre d’eau. Puis vient la douche froide : le 2 avril, Frédéric Laloux doit se justifier sur l’usage de sa… voiture. A l’époque où il était échevin à Namur, il aurait abusé de l’essence payée par les deniers publics. Laloux devient l’arroseur arrosé : voici quelques semaines, il avait attaqué l’Ecolo Arnaud Gavroy pour de pareilles peccadilles de carburant. Celui-ci, dur à cuire, est allé fouiner, lui aussi, où ça fait mal. La presse locale s’en est régalée.  » L’échevin Laloux avait un abonnement à la pompe… « 

Et voilà comment une sortie de l’anonymat se mue en psychodrame. Laloux, l’artisan pâtissier, pensait jouer les héros. Tourner pour l’émission de TF1 Vis ma vie de ministre. Mais avant même d’avoir enfilé son nouveau costume – trop grand pour lui ? – le gaffeur était invité au confessionnal d’Yves Leterme. En public, le 6 avril, le Premier ministre avait semblé douter de la capacité de Frédéric Laloux à  » fonctionner  » correctement. Afin de ne pas effaroucher la présidence du PS, Leterme maintient le débutant. Laloux sauve sa peau, pour cette fois. Il devra se montrer aussi convaincant face à la justice, puisque le dossier des cartes d’essence a été mis à l’information. Il lui faudra surtout calmer la bronca qui monte au c£ur du PS : le 15 avril, le vice-président Philippe Moureaux a exigé qu’il s’en aille ( lire p. 20).

Comment pareil quidam, seulement réputé jusque-là pour sa capacité à serrer des pinces, s’est-il retrouvé dans le casting du gouvernement le plus casse-gueule des quinze dernières années ? 1. Le PS ne s’attendait pas à pouvoir aligner des secrétaires d’Etat. 2. Le président socialiste Elio Di Rupo et ses deux ou trois proches conseillers ont saisi l’occasion pour réhabiliter la politique de proximité. D’où le choix d’un municipaliste ordinaire, rond et efficace. 3. Au passage, Di Rupo envoie un message clair aux dirigeants des puissantes fédérations socialistes, négligés sur toute la ligne. C’est le  » patron  » qui décide !  » De sa tour d’ivoire… « , grognent de plus en plus de fantassins. 4. Laloux n’aurait pas attiré l’attention présidentielle s’il n’avait pas canardé une icône écologiste. La campagne pour les élections régionales de 2009 est lancée, et le PS entend rogner les marges d’Ecolo. 5. Il fallait redonner un visage au PS de Namur, fief symbolique perdu en 2006. L’ex-bourgmestre Bernard Anselme ébranlé par les affaires politico-immobilières, Jean-Louis Close sur la touche, le PS local se cherche un meneur. Di Rupo pensait-il l’avoir découvert ? Connaissait-il le profil exact du nouveau venu ?

En tout cas, le choix d’Elio Di Rupo a provoqué un effroyable concert de quolibets. Sur la télé locale Canal C, les partis concurrents se sont montrés féroces. Imaginant  » un poisson d’avril « . Raillant  » un déni de compétences « . Même au PS, la nomination a tout de suite suscité l’incompréhension, la jalousie, voire le mépris. Les amitiés du brave Laloux font grincer les dents des camarades. Déjà un peu  » fils à papa  » – c’est son échevin de père qui lui a donné le goût de la politique et de l’immobilier – Laloux est aussi le filleul en politique d’Anselme.

Avec l’ancien bourgmestre, il a joué les bons petits soldats : corvéable à merci, toujours prêt à rendre service. Bénéficiant du retour d’ascenseur, à l’occasion, pour effectuer l’un ou l’autre travaux non prévus au budget, par exemple, avant l’ère des soupçons. Merci  » Bernard « , dont la complicité avec le ministre Michel Daerden protège les bonnes âmes : c’est chez Daerden que  » parrain  » a pu recaser Laloux après la désillusion communale de 2006.

Aujourd’hui, ce grand bonhomme aux cheveux gominés prend le vent de face. Son aplomb et son côté frimeur devraient l’aider. Les premières photos de famille du gouvernement témoignent de son aptitude à faire le beau face aux photographes. Ecrasant les orteils de l’autre secrétaire d’Etat socialiste, Julie Fernandez, autre surprise de Di Rupo, Laloux impose son sourire éclatant entre Didier Reynders et Albert II, dont on pourrait croire qu’il est le quatrième rejeton.  » Je vais faire ce que je peux, comme je peux « , déclarait-il la semaine passée. Dans les jupes de Marie Arena, sa ministre de tutelle, le responsable de la Lutte contre la pauvreté prétendait utiliser les recettes qu’il connaît, expérimentées dans les soupers boudin-compote.  » La proximité, c’est ce qui me caractérise. J’aime le travail d’équipe et les projets.  » Son discours : de la  » langue de coton « , un florilège de mots creux où certains termes reviennent comme des mantras :  » Il est important de « ,  » La solidarité est très importante « ,  » Je trouve très très important de créer des synergies « , etc.

Bref, c’est s’il jouait son propre jeu – ni les échecs ni le Stratego – que Laloux-Lagaffe pourrait causer un jour une vraie surprise : faire taire les sarcasmes. Vaste programme.

Philippe Engels

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