L’heure du bilan

Dix ans après la fin de l’apartheid, la classe moyenne noire, qui émerge aujourd’hui, porte avec elle les espoirs de la nation  » arc-en-ciel « . Reportage en forme d’état des lieux

De notre envoyé spécial

Quel swing ! Voilà à peine un an que Thabo Kobokoane suit des leçons particulières de golf mais, déjà, son style élégant est celui d’un joueur chevronné. Comme des milliers de cadres supérieurs noirs, ce manager de 35 ans de Johnnic Communications, un grand groupe de communication, a jeté son dévolu sur ce qu’il appelle en souriant the white man’s game, le jeu de l’homme blanc. Plus qu’une mode, un phénomène : en trois ans, le nombre de golfeurs noirs, parmi lesquels figure le président de la République en personne, a triplé. Naguère réservé presque exclusivement aux maîtres du pays û il existait toutefois, dans un terrain vague, un neuf trous à Soweto du temps de l’apartheid ! û le golf s’est démocratisé, féminisé, coloré : au nord de la capitale économique, Johannesburg, au Vodacom World of Golf, un club très en vogue réservé aux débutants, un membre sur trois est noir ou métis. En ce dimanche ensoleillé, la  » nation arc-en-ciel  » chère à Nelson Mandela, semble devenue réalité. Sur des greens aussi lisses que des tables de billards, des professeurs noirs, blancs, métis ou indiens enseignent l’art du put à des joueurs de toutes races dans une ambiance amicale et décontractée.  » Avant 1994, un tel mélange aurait été impensable, commente Thabo Kobokoane entre deux coups de club bien maîtrisés. A l’heure qu’il est, les flics m’auraient déjà embarqué et jeté en prison pour avoir osé parler avec un journaliste blanc. Oui, vraiment, ce pays a changé.  »

Dix ans. L’Afrique du Sud fête ces jours-ci le Xe anniversaire de sa démocratie, commencée dans l’euphorie le 27 avril 1994. Une date doublement historique qui marque, à la fois, l’avènement de Nelson Mandela à la présidence de la République et la fin officielle de la politique d’apartheid ( » séparation  » ou  » ségrégation « , en afrikaans) qui fit de ce pays, un demi-siècle durant, le paria de la scène internationale.

Une démocratie en état de marche

A l’heure du premier bilan, les Sud-Africains, qui devaient réélire, mercredi 14 avril, Thabo Mbeki, pour un second quinquennat présidentiel, semblent plutôt fiers du chemin parcouru. Certes, ces derniers temps, leur pays a surtout fait la Une de l’actualité en raison de son taux de criminalité record, de ses inégalités sociales effarantes, comparables à celles du Brésil et, surtout, de l’interminable controverse liée à l’absence de politique cohérente en matière de lutte contre le sida, une maladie qui concerne 5 millions de personnes. Ces problèmes, cependant, ne doivent pas masquer une autre réalité : durant la même période, d’innombrables progrès ont été accomplis.

 » On nous jette sans cesse les chiffres du sida et de la délinquance à la figure, s’agace Gail Smith, journaliste au quotidien This Day. Mais ne perdons pas de vue l’essentiel : nous avons transformé une prison géante au bord de la guerre civile en une démocratie en état de marche ! Il y a vingt ans, les Noirs devaient se munir d’un passeport pour se déplacer dans leur propre pays. Les toilettes, les bus, les plages et autres lieux publics étaient séparés en deux catégories : blankees ; nie-blankees (Blancs ; non-Blancs). L’humiliation était la norme. Aujourd’hui, c’est différent. Le sentiment que notre voix est prise en compte est quelque chose de formidable. Et puis, il y a cette sensation nouvelle que l’espace nous appartient. Je peux aller où je veux, quand je veux, avec qui je veux.  » Un exemple : chez les jeunes mariés, la dernière mode est de se rendre, après l’église, jusqu’à Emmerentia Park, pour se photographier devant les fontaines et les rosiers impeccablement taillés. Naguère, ce charmant jardin public à l’anglaise était interdit aux Noirs.

En dix ans, le gouvernement du Congrès national africain (ANC) a enraciné l’Etat de droit. Aboli la peine de mort. Protégé les droits des homosexuels. Veillé au respect de la liberté d’expression. Introduit la mixité raciale dans les 30000 établissements scolaires. Il a fait distribuer l’eau potable à 9 millions de personnes qui en étaient privées. Raccordé 2 millions de foyers au réseau électrique. Etabli 1,5 million de nouvelles connexions téléphoniques. Ressuscité l’économie moribonde et réduit les déficits publics. Oui, décidément, quand les Sud-Africains évoquent leur pays, c’est à juste titre qu’ils l’appellent  » la Nouvelle Afrique du Sud « .

Mais le changement le plus spectaculaire est assurément l’émergence d’une nouvelle classe moyenne noire forte, pour l’instant, de 3 à 4 millions de personnes, qui s’ajoutent au 4,5 millions de consommateurs blancs et 1,5 million d’origine indienne. Cette middle class constitue le socle économique de cette nation de 45 millions d’habitants qui compte aussi 6 millions d’ouvriers et hélas jusqu’à plus de 20 millions de laissés-pour-compte dont la situation ne s’est guère améliorée en raison du chômage endémique(40 % de la population active). C’est à Johannesburg que les transformations sociales sont les plus visibles. Il suffit d’observer les automobilistes arrêtés aux feux rouges pour constater qu’un grand nombre de Noirs vivent aujourd’hui sur un pied d’égalité avec les Blancs. Voilà dix ans, un conducteur sur vingt était noir ; aujourd’hui la moitié le sont. L’émergence de cette classe moyenne se mesure aussi dans la presse, où la moitié des rédacteurs en chef sont blacks. Ou encore, au contenu des programmes télévisés dont l’hilarant programme satirique Democracy when ? (A quand la démocratie ?) produit par Naya Naya Pictures, une société 100 % black. Il met en scène les tribulations d’un SDF hirsute qui se réveille après vingt années de sommeil pour découvrir, éberlué, que ses frères de couleur dînent à la table des Blancs, siègent au Parlement et ont, curieusement, cessé de réclamer la libération de Nelson Mandela !  » L’absurdité et la brutalité de l’apartheid n’ont pas entamé notre sens de l’humour. Je crois que notre santé mentale est assez bonne « , s’esclaffe le réalisateur Basil Appollis.

Un brassage inédit

Quant au kwaito, genre musical né avec la démocratie, il est une preuve supplémentaire que le pays a basculé dans une nouvelle ère. Apparu dans les townships au moment de la libération de Mandela, il mêle rythmes traditionnels, sonorités hip-hop, reggae et pop dans un cocktail débridé. Une industrie du kwaito s’est constituée avec ses maisons de disques, ses radios FM et ses stars, dont l’aura est immense.  » Quand je vois l’éclosion de tous ces talents, je suis vraiment fière de ma génération. Il y a une énergie créatrice que même des artistes américains nous envient « , s’enthousiasme Maria McCloy, 30 ans, fondatrice du label Black Rage et rédactrice en chef du journal  » en ligne  » consacré à l’actualité du kwaito ( www.rage.co.za).

A la différence du Cap, où l’ordre social n’a guère évolué, tout change à Jo’burg. Les habitants du South West Township (c’est à dire So-we-to) ont littéralement  » colonisé  » le centre- ville, l’ancien quartier des affaires, ainsi que plusieurs arrondissements résidentiels alentour, lesquels, en raison du nombre impressionnant de chômeurs, rappellent un peu le Bronx new-yorkais des années 1970. La population blanche s’est repliée plus au Nord, à Sandton ou Hougton, quartiers arborés et parsemés de villas où la nouvelle bourgeoisie noire a, elle aussi, élu domicile. Là, un brassage inédit s’opère. Il préfigure l’Afrique du Sud de demain.  » Des compatriotes de toutes races vivent ensemble, travaillent ensemble, jouent ensemble, vont à l’école ensemble et, parfois même, font l’amour ensemble, voire se marient, ce qui, au regard des lois d’apartheid constituait, voilà peu, un crime caractérisé « , se réjouit le journaliste Allister Sparks dans son dernier ouvrage, remarquable, Beyond the miracle (non traduit).

Le combat a changé

Signe de la normalisation du pays et de son insertion dans l’économie globalisée : le shopping est devenu le loisir préféré des buppies(contraction de  » blacks yuppies « , c’est-à-dire des  » bobos noirs « ). Le week-end, ils se précipitent dans les malls, ces énormes centres commerciaux qui sont des villes dans la ville avec leurs restaurants, leurs banques, leurs boutiques, leurs hôtels, leurs sièges sociaux d’entreprises. Au mall de Rosebank, un labyrinthe de rues arborées et de galeries aseptisées, les élégantes aux cheveux défrisés se bousculent chez Stoned Cherrie, une styliste très en vogue ou dans les salles du cinéma multiplex où l’on donne Monster, avec Charlize Theron, la comédienne sud-africaine récemment couronnée d’un oscar. Les jeunes finissent la nuit au  » Capitol  » ou au  » 115 « , les boîtes branchées où ils s’êclatent… sur du kwaito.

Surnommés les bornfree (nés-libres) parce qu’ils ont grandi après la sortie de prison de Nelson Mandela en 1990, les 15-24 ans sont décomplexés, sûrs d’eux, exempts de préjugés raciaux. Ils ont des amis blancs et ne semblent guère traumatisés par l’histoire de l’apartheid, désormais partie intégrante des programmes scolaires. Ces jeunes adultes sont peu politisés. Leurs parents le déplorent. Et le disent. Ce qui a le don d’exaspérer Lee Kasumba, 23 ans, rédactrice en chef d’un magazine  » black  » très  » tendance « , Ymag, affilié à la radio Yfm :  » On passe notre temps à être comparés à la génération de 1976 ( NDLR : année du soulèvement des écoliers de townships contre l’enseignement obligatoire de la langue afrikaans) comme si nous devions nous excuser d’être nés trop tard. C’est sûr : nous aurions adoré nous soulever contre la dictature, commettre des attentats, brûler des commissariats. Mais l’époque est différente et la nature du combat a changé. Notre génération se bat pour son émancipation économique. Nous voulons obtenir des diplômes, créer des entreprises. C’est à ce prix que nous parviendrons à transformer l’Afrique du Sud en profondeur.  »

De fait, il reste un long chemin à parcourir. Certes, dans l’administration, des fonctionnaires noirs ont remplacé ceux de  » l’ancienne Afrique du Sud « , partis en retraite anticipée dans des conditions avantageuses avant, pour nombre d’entre eux, de rejoindre, en Australie ou au Canada, les 2 millions de Sud-Africains qui ont mal digéré la transition démocratique. Le secteur privé, en revanche, reste aux mains des Blancs. Ces derniers contrôlent encore 95 % de l’économie tandis que les 34 sociétés  » noires  » cotées à la Bourse de Johannesburg représentent à peine 3 % de la capitalisation totale du marché. Très médiatisé, un capitalisme noir s’est constitué dans les secteurs de la finance, des minerais, des médias. Dès 1994, une poignée de businessmen liés au pouvoir politique a bénéficié de la politique de Black Economic Empowerment (BEE). Elle vise à corriger les déséquilibres hérités de l’histoire en transférant une partie des capitaux des grandes entreprises à des dirigeants noirs.  » Mais, si l’existence de ces millionnaires représente un symbole important, elle n’est en revanche guère déterminante du point de vue social, puisqu’elle concerne un nombre restreint de personnes fonctionnant à la manière d’un club fermé, regrette l’économiste Azar Jammine, président du bureau d’études Econometrix. En voulant créer sans délai une élite économique, on a pris le problème à l’envers. Il est urgent de remettre à plat l’organisation du système éducatif et se pencher sur la question de la formation professionnelle. Car les chiffres sont là : sur 8 000 experts-comptables actuellement sur le marché, seuls 180 sont noirs… En réalité, c’est tout le système scolaire qu’il faut moderniser.  » Un chantier herculéen…

Ségrégation économique

Pour l’heure, le gouvernement invente d’astucieux mécanismes pour inciter le monde des affaires à se  » coloriser « . Les grandes entreprises qui négligent de recruter ou de former des cadres de couleur sont ainsi écartées des appels d’offres lancés par l’Etat. A l’inverse, les sociétés qui travaillent avec des sous-traitants blacks sont favorisées.  » Résultat, on assiste à un petit boum de créations d’entreprises noires dans le domaine du gardiennage, des ménages et du jardinage « , confirme Nolitha Fakude, directrice du Black Managment Forum, une association de cadres qui mène des actions de lobbying auprès des entrepreneurs et du gouvernement.

Mais la politique d’ affirmative action (discrimination positive à l’embauche) a aussi ses détracteurs. En privé, la plupart des dirigeants critiquent son caractère  » politiquement correct « .  » C’est bien d’encourager la promotion sociale, mais celle-ci doit aussi passer par le mérite. Or il est de notoriété publique que nombre de cadres supérieurs installés dans des conseils d’administration sont là pour faire de la figuration « , confie l’un d’eux sous couvert d’anonymat.

De fait, toute la difficulté est de convaincre les milieux d’affaires du bien-fondé de la discrimination positive.  » Or, la formation d’une classe moyenne noire n’a jamais été une priorité des entrepreneurs sud-africains, observe le politologue Steven Friedman. Pis, il subsiste dans les affaires un racisme qui ne dit pas son nom.  » Ainsi, la radio black Yfm, qui revendique 2 millions d’auditeurs dans la région de Johannesburg, engrange deux fois moins de publicités pour les automobiles que ses concurrentes blanches dont l’auditoire est pourtant plus réduit. La raison ? Les acheteurs d’espace publicitaires, tous blancs, jugent le pouvoir d’achat des Noirs négligeable. Ils orientent donc les annonceurs vers les radios  » blanches « .  » Cela démontre leur méconnaissance du marché, s’insurge Evidence Kemp, un ancien disc-jockey aujourd’hui PDG de Groove Consultants, une agence de pub  » black  » qui produit en particulier des campagnes de prévention routière. Il suffit d’aller à Soweto et de compter le nombre de BMW. Croyez-moi, les premiers achats d’un Noir qui sort de la pauvreté, ce sont des fringues, un téléphone portable et une voiture !  »

Des chartes de bonne conduite

Quoi qu’il en soit, les mentalités évoluent. Au point que l’économiste Azar Jammine peut affirmer sans peur d’être contredit :  » Les Blancs sud-africains font davantage d’efforts que l’élite brésilienne pour transférer des parcelles de pouvoir aux Noirs.  » Afin d’améliorer leur image et de répondre aux accusations de racisme, les entreprises des secteurs miniers et des technologies de l’information ont décidé de montrer l’exemple. En 2003, elles se sont imposé des chartes de bonne conduite. Elles s’engagent publiquement à céder 25 % de leur capital d’ici à dix ans à des actionnaires noirs, à faire appel à des sous-traitants  » blacks « , et à mener des politiques de ressources humaines volontaristes.

 » Les entreprises n’ont pas d’autre choix que de s’adapter ou mourir, estime Andy Brown, directrice de Mohlaleng Consultants. Si elles ne reflètent pas la diversité ethnique, elles finiront par ne plus comprendre l’évolution de la société et par devenir des étrangères dans leur propre pays. Je suis convaincue que la  »ségrégation économique » va, tôt ou tard, disparaître à son tour.  » Dix ans après la chute de l’apartheid, c’est en tout cas le nouveau défi de la nation arc-en-ciel.  »

Axel Gylden/ Reportage photos : Jodi Bieber/ Rapho pour LeVif/L’Express

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