L’éthique sur la sellette

Triodos, la banque fondée sur l’éthique, fête ses dix ans en Belgique. Chaque année, le temps d’une journée, ses cadres se jettent dans l’arène des clients

Grâce, souplesse et concentration. Sous la verrière, un petit groupe de danseurs rythme, à sa façon, le Kind of Blue de Miles Davies. Fasciné, le public est à deux pas des artistes. Il entend leur souffle et perçoit la chamade des c£urs dans les corps en sueur. De simples spectateurs ? Non. Ce public-là est inhabituel. Il a été convié, ce samedi d’avril, à la  » journée des clients  » de Triodos, la petite banque néerlandaise qui a fait des placements éthiques son créneau. Venus des quatre coins de l’Europe, les étudiants danseurs qui évoluent sous leurs yeux appartiennent à la compagnie Rosas et à l’école P.A.R.T.S. de la chorégraphe flamande Anne Teresa De Keersmaeker. L’érection du bâtiment, qui accueille ce beau monde à deux pas de la gare du Midi à Bruxelles, s’est faite via l’octroi de crédits de Triodos.

Implantée aujourd’hui dans trois pays (Pays-Bas, Grande-Bretagne, Belgique) et en passe d’ouvrir un siège en Espagne, la banque néerlandaise est, depuis 1980, spécialisée dans le soutien aux projets  » durables  » à vocation sociale, culturelle et environnementale. Son credo : toute personne qui dépense, épargne ou investit de l’argent fait partie du système mais peut aussi modifier celui-ci de l’intérieur, dans un sens plus respectueux de l’homme et des ressources naturelles, loin des logiques purement financières.

Chaque année, le siège belge invite ses clients (12 000 personnes au total) à rencontrer les cadres de l’entreprise et à apprécier, autour d’un repas (biologique, bien sûr) une réalisation concrète directement soutenue par leurs avoirs. Le fruit de la rencontre et des débats est ensuite transmis à la  » vraie  » assemblée des actionnaires aux Pays-Bas.

 » Deuxième banquier  »

Ce matin-là, devant une assemblée plutôt hétéroclite, le directeur général, venu d’outre-Moerdijk, passe en revue les chiffres de l’exercice 2002. Le bilan est en hausse de 9 %, le bénéfice net progresse de 12 %. Vu la morosité du secteur, les cadres bombent le torse, d’autant que la Belgique a largement contribué à ces performances. Les résultats plus mitigés ne sont pas passés sous silence. La banque reste ainsi minuscule en Belgique où seulement 1 500 nouveaux comptes ont été ouverts en 2002. Dans notre pays, en 2002, la banque a surtout soutenu les éoliennes et les maisons d’accueil pour personnes âgées. Parmi les projets qu’elle annonce : l’ouverture d’un département de gestion de fortunes et la volonté de perdre peu à peu le statut de  » deuxième banque  » de ses clients. Au passage, elle déplore vertement l’échec du gouvernement belge à mettre au point une fiscalité favorable aux placements éthiques.

Les questions des clients fusent.  » Quels sont les critères éthiques dans la collaboration que vous nouez avec les banques classiques, axées sur le seul profit ? »  » Pourquoi le fonds Nord-Sud de Triodos est-il si modeste ? »  » Pourquoi vos microcrédits ne profitent-ils pas, aussi, à des activités belges ? »  » Soutenez-vous la recherche sur l’automobile propre ? »  » Pourquoi n’y a-t-il pas de femmes à votre tribune ? » Dans les réponses, cette constante : la banque privilégie le soutien aux petits projets. Mais ceux-ci doivent être strictement viables.  » Nous ne nous engageons pas si les perspectives de remboursement sont aléatoires « , commente le directeur belge.

L’après-midi, le débat s’engage autour des énergies  » vertes « . Sur l’estrade, le représentant du secrétaire d’Etat à l’Energie et au Développement durable, Olivier Deleuze, a bien du mal à expliquer à la salle, impatiente, la lourdeur des mécanismes de décision politique en Belgique. Un représentant de Shell et un porte-parole de Greenpeace s’accordent sur l’avenir prometteur de l’énergie solaire. Un député bruxellois interpelle sévèrement le directeur de Triodos :  » Quand allez-vous enfin soutenir les économies d’énergie, au lieu d’investir dans ce qui – comme les éoliennes – commence à rapporter beaucoup d’argent ? » Applaudissements nourris dans la salle. A l’image de leur  » deuxième  » banquier, les clients n’ont pourtant pas fini de s’interroger sur les meilleurs outils de conciliation entre rentabilité financière et promotion de valeurs durables.l

Philippe Lamotte

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