L’estomac, revu et corrigé

A l’origine, il s’agissait d’améliorer le sort des personnes opérées pour un cancer de l’osophage. Vingt ans plus tard, une série de découvertes et de nouvelles techniques médicales ont été moissonnées. Récit d’une aventure qui soulage les malades et encourage la recherche fondamentale

(1) European Journal of Surgery, 167 ; J.-M. Collard J-M, Romagnoli R., 188-194, 2001.

Par un étrange parcours, il a petit à petit remis en question des  » dogmes  » qui prévalaient sur certains organes digestifs. Il a, également, apporté des avancées médicales certaines aux malades qui souffrent d’un cancer de l’£sophage. Voilà comment toute une équipe a fait progresser la science et la qualité des soins. Au c£ur du récit, le Pr Jean-Marie Collard, chirurgien responsable de l’unité de chirurgie £so-gastro-duodénale aux cliniques universitaires Saint-Luc (Bruxelles), qui s’est vu décerner récemment les insignes de chevalier de la Légion d’honneur…

Le Vif/L’Express : Pourquoi, il y a une vingtaine d’années, étiez-vous préoccupé par la situation des personnes souffrant d’un cancer de l’£sophage ?

: Elle avait franchement de quoi inquiéter ! Bien qu’en augmentation, le cancer de l’£sophage ne fait pas partie des cancers les plus fréquents : en Belgique, il touche environ 400 personnes par an. Il est essentiellement dû à deux causes. Tout d’abord, il peut être induit par une consommation importante d’alcool et de tabac. D’autre part, il est parfois lié à un problème de reflux du suc gastrique dans l’£sophage, particulièrement lorsque aucune mesure efficace, comme une opération antireflux, n’a été prise pour traiter cette pathologie.

Le traitement de base de ce cancer consiste en une résection de l’organe malade : on retire la quasi-totalité de l’£sophage, cette espèce de tuyau qui transporte la nourriture du pharynx à l’estomac. Pour le remplacer, le chirurgien monte l’estomac, organe très malléable, jusqu’au cou, et il l’accroche à la partie initiale de l’£sophage, que l’on a conservée.

Il y a une vingtaine d’années, le traitement chirurgical de ce cancer était très mal supporté par les malades. Nous étions confrontés à 4 problèmes principaux. Tout d’abord, le tiers des opérés décédaient juste après l’intervention. D’autre part, 10 % d’entre eux seulement survivaient au-delà de cinq ans. De plus, la technique chirurgicale employée entraînait souvent d’importants problèmes d’alimentation : les patients étaient contraints à ne manger que de très petites quantités à la fois. Enfin, dans un tiers des cas, un rétrécissement (une sténose) apparaissait au niveau de la suture entre les deux organes, obligeant à des dilatations endoscopiques fréquentes – et désagréables – afin de permettre le passage des aliments.

Avez-vous pu améliorer tous ces problèmes liés à la résection de l’£sophage ?

Qu’en est-il des problèmes liés à la qualité de vie des opérés ?

C’est l’amélioration du confort alimentaire des patients opérés qui nous a demandé le plus de travail. Nous y sommes parvenus en partant d’une idée simple : alors qu’il était habituel d’enlever toute la partie droite de l’estomac afin que celui-ci ressemble le plus possible à l’£sophage, nous avons conservé la totalité de l’estomac. Son volume reste identique et les prises alimentaires demeurent donc semblables à celles d’avant l’opération. Encore faut-il aussi enlever tous les ganglions potentiellement envahis le long du bord droit de l’estomac, ce qui s’avère possible en pelant littéralement la partie droite de l’organe, sans l’enlever.

Vous avez donc réglé un grand nombre des problèmes rencontrés par les opérés. Pourtant, vous dites que  » l’aventure a commencé à ce moment-là  » ! Pourquoi ?

Qu’avez-vous découvert de nouveau sur l’estomac ?

Nous avons donc démontré que l’estomac dénervé et monté au cou est capable de récupérer spontanément sa contractilité au fil des ans. Mais cela est surtout vrai lorsque tout l’estomac a été conservé, comme c’est le cas avec la nouvelle technique mise au point dans notre unité : la plupart des cellules nerveuses responsables des courants électriques qui génèrent les contractions (exactement comme dans un c£ur) se situent en fait dans la partie qui, souvenez-vous, était traditionnellement retirée. En conservant tout l’organe, on lui permet donc de retrouver un fonctionnement  » normal « . De plus, nous avons montré qu’il est possible d’accélérer cette récupération spontanée des contractions de l’estomac dénervé grâce à un médicament, au point d’induire une contractilité quasi normale quelques jours après l’opération. Nous avons également démontré que l’estomac dénervé récupère aussi sa fonction sécrétoire, avec le temps.

Enfin, nous avons également découvert que la vascularisation de cet organe n’est pas assurée principalement, comme on le prétendait jusqu’il y a peu, par les vaisseaux situés dans la partie gauche de l’organe, mais bien par ceux situés dans sa partie droite. C’est-à-dire précisément celle qui était enlevée dans la technique de modelage classique !

S’agit-il des seuls éléments qu’il faudra modifier dans les livres ?

Ces découvertes, au-delà de leur intérêt pratique, font avant tout prendre conscien- ce au chercheur de l’immensité de sa méconnaissance des mécanismes de la vie. Mais cette recherche n’aurait jamais débuté si nous n’étions pas partis de problèmes éminemment concrets, ceux vécus par nos patients…

Entretien : Pascale Gruber

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