L’esprit et la chair

Tannhäuser, l’opéra culte de Wagner, monte à l’affiche de la Monnaie. Avec Jan Fabre à la mise en scène, corps et esprit se rejoindront-ils enfin ?

Tannhäuser. A la Monnaie, à Bruxelles, du 9 au 30 juin. En coproduction avec Troubleyn (Anvers). Infos : 070 233 939 ; www.lamonnaie.be; captation et diffusion en direct sur Radio KLARA le 19 juin à 19 heures.

Après quarante-cinq ans d’absence, Tannhäuser est de retour ! Sa dernière apparition à Bruxelles remonte à 1968, du temps de Maurice Huisman, avec André Vandernoot à la direction musicale, Ludwig Wolf-Dieter à la mise en scène et, pour les ballets du premier acte, Maurice Béjart en personne. Le retour du célèbre  » Minnesanger  » est d’autant plus attendu qu’il a lieu dans la mise en scène d’un adepte à sa façon du  » Gesammkunst  » cher à Wagner : un homme de théâtre puissant et contesté, provocateur et adulé, l’Anversois Jan Fabre ( lire page 86).

Qu’un artiste comme Fabre se soit soumis à une £uvre qu’il n’a pas lui-même imaginée est en soi une surprise. On comprendra mieux ce choix si l’on sait que Tannhäuser cristallise une problématique centrale dans l’£uvre de Wagner : le rapport û les conflits et les convergences û entre le corps et l’esprit, dans la recherche de  » la  » vérité. Il n’est pas que Wagner à s’en soucier, Fabre l’est aussi, obsédé depuis les débuts de sa production par la part d’illumination que peut entraîner l’expérience corporelle. Et il ne s’agit pas chez lui de traiter de la sensualité û qui est déjà une reconstruction des sensations par l’esprit û, non, c’est bien du corps qu’il s’occupe, le corps et ses  » humeurs « , ses fluides, ses déjections, ses énergies, sa transcendance, son pourrissement. Le corps qui parle et qui fait sens. La part de provocation que comprend le théâtre de Fabre û et ses £uvres plastiques û ne fait que relayer celle de Tannhäuser lui-même, prêt à aligner les défenseurs de l’amour courtois, à braver l’ordre établi et même à blesser les sentiments de la pure Elisabeth, en proclamant la suprématie du plaisir connu avec Vénus sur toutes les formes de l’amour (et tout cela en chanson, un tour de force qui se reproduira dans Les Maîtres Chanteurs…).

Fabre élargit encore le débat : s’appuyant sur le livret de Wagner, il introduit une troisième femme dans l’imaginaire de Tannhäuser, Marie (mère de Jésus), présente en marge de l’action, objet de fascination (pour Fabre) depuis toujours, lieu de toutes les projections et, en l’occurrence, lien entre les deux pôles représentés par Elisabeth et Vénus. Comment Fabre imagine la fusion des trois tendances, il n’est pas prêt à le révéler û  » C’est une décision qui ne peut être prise sur papier, mais uniquement sur le champ de bataille de ma scène  » û, mais il peut déjà annoncer que,  » par leur amour radical et leur dévouement infini, ces trois femmes sont en réalité très proches les unes des autres « .

Quant à l’autre lecture du livret, celle qui touche à l’ordre établi et à ses contraintes, on admirera le génie de Wagner qui, loin de pratiquer la critique grossière, met dans le c£ur et la voix de Wolfram û le rival de Tannhäuser dans la joute poétique du Wartburg û la sublime  » chanson à l’étoile « . Façon habile de laisser ouverte l’interrogation sur le  » vrai  » amour, façon aussi de placer l’art û ici, la musique û et, partant, l’artiste, au-dessus des mots, des idées et des lois.

La direction musicale de l’Orchestre symphonique de la Monnaie est assurée par son directeur musical Kazushi Ono ; pour la dernière fois, les ch£urs de la Monnaie seront dirigés par Renato Balsadonna (qui prendra, dès la saison prochaine, ses fonctions de chef des ch£urs de Covent Garden, à Londres, et sera relayé par le Britannique Piers Maxim). Les costumes sont signés Daphné Kitschen et les éclairages, Jan Dekeyser et Harry Cole. Notons encore que, suite à des désistements impromptus, les trois rôles principaux ont été redistribués en dernière minute : Tannhäuser sera chanté par le ténor américain Louis Gentile, Vénus, par la jeune mezzo-soprano d’origine autrichienne Natasha Petrinsky, et Elisabeth, par la soprano Adrienne Dugger.

Martine D.-Mergeay

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