Il Prigioniero, de Luigi Dallapiccola. © B. Uhlig/La Monnaie - De Munt

L’espoir, ultime supplice

Il Prigioniero, suivi de Das Gehege, à la Monnaie : deux oeuvres du xxe siècle, violentes et dérangeantes, pour plonger dans l’abîme de l’enfermement.

Dans l’accablement des aubes mornes emplies d’un uniforme ennui que rien, jamais, n’atténue, l’angoisse du détenu gonfle avec les heures. C’est sa marée montante affolante, qu’il connaît par coeur et redoute, et qui ébranle tout – sa foi, sa patience, ses faibles volitions. Jusqu’à ce qu’un geôlier passe, et lui souffle à l’oreille un seul mot :  » Fratello « .  » Je suis ton frère, espère.  » Alors, muni de la parole extradouce et du soutien inespéré de ce gardien humain, qui a entrouvert la porte à dessein, le prisonnier s’évade. Pas loin : celui qu’il croyait bienveillant l’attend en effet au tournant, pour le conduire au bûcher… La trahison (et l’atroce illusion de la liberté) comme dernière torture avant la mort : voilà qui est réjouissant !

OEuvre courte, cruelle et fascinante, Il Prigioniero (1945) est probablement la pièce la plus célèbre de Luigi Dallapiccola, un compositeur italien fasciste repenti. N’ayant pas vocation à susciter les fous rires, elle questionne la tyrannie, et plus particulièrement les rapports ambivalents entre victime et bourreau – quoi de plus tragiquement comparable au destin d’un captif que celui de l’agent qui l’enferme ? Bien décidée à nous couper toute envie de légèreté, la Monnaie a couplé ce petit opéra sombre à un autre, tout aussi riant : Das Gehege (2006), de Wolfgang Rihm, brève pièce de théâtre musical tirée d’un texte écrit en 1991 par Botho Strauss, écrivain que ses fresques sur la réclusion, la solitude et l’incommunicabilité ont hissé au rang d’auteur germanique le plus joué en Europe. Comble de l’allégresse, ces deux bijoux lyriques, sous la baguette de Franck Ollu, ont été confiés à l’Allemande Andrea Breth, dont les mises en scène d’une sulfureuse Traviata (en 2012), puis d’un Jakob Lens vertigineusement halluciné (en 2015), ont secoué durablement le public bruxellois…

Ici, point de provoc. En route vers sa délivrance avortée, dans un dédale de cages suspendues, vides et rouillées, le Prisonnier (l’excellent baryton Georg Nigl, aux interprétations résolument  » incarnées « ) rencontre uniquement sa mère (la soprano Angelès Blancas Gulin) et d’étranges moines aux masques d’animaux sauvages, avant de tomber sur son perfide exécuteur (le ténor britannique John Graham-Hall, magistral). Les choses se corsent un peu plus dans Das Gehege (L’Enclos). L’histoire se passe à Berlin, la nuit de la chute du mur : Anita, qui s’est introduite dans un zoo, cherche à attirer vers l’extérieur un aigle royal, en usant de ses pouvoirs érotiques. Vexée par l’impassibilité de l’oiseau, elle finit par le massacrer… Si le rapace, au moment de la création munichoise de ce  » monodrame pour soprano et orchestre « , a pu symboliser l’Etat allemand, il faudra beaucoup d’application aux spectateurs actuels pour décoder les raisons de ce bousillage gratuit. Gantée de cuir rouge, cuisses laiteuses écartées, Anita (Angelès Blancas Gulin, remarquable dans son long monologue), crache son dégoût du volatile devenu  » vieux, gris, impuissant « . Sur un livret qui autorise toutes les interprétations, aussi bien politiques que psychanalytiques, Andrea Breth s’en donne en tout cas à coeur joie, en peignant l’enfièvrement féroce d’une femme sadique échevelée, désespérément frustrée, flirtant tant avec la folie que la… zoophilie.

Il Prigioniero, de Luigi Dallapiccola, et Das Gehege, de Wolfgang Rihm, à la Monnaie, à Bruxelles, jusqu’au 27 janvier. www.lamonnaie.be

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