Les vertus du tohu-bohu

Abdel Rahman El Bacha joue à Bruxelles pour les 25 ans de la Méthode Thys, une manière révolutionnaire d’apprendre la musique aux enfants

(1) Isabelle Stengers, philosophe et historienne des sciences, professeur à l’ULB, coauteur avec Ilya Prigogine (prix Nobel) de La Nouvelle Alliance.

Le 30 novembre, à 20 heures, au palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Tél. : 02 507 82 00 ; www.bozar.be; www.thysmethode.net

Ils sont un petit groupe de musiciens, de scientifiques et de penseurs à explorer, depuis vingt-cinq ans, les effets stupéfiants d’une  » méthode  » sans précédent, née en Belgique, de réputation internationale malgré ses allures confidentielles, étudiée dans cinq universités européennes, appliquée dans des conservatoires suisses, et même pratiquée dans son pays d’origine ! L’auteur en est un personnage farouche et vision- naire : Hervé Thys, ex-violoniste de talent (mais qui jeta son violon par-dessus les moulins), fondateur de diverses institutions d’avant-garde, directeur de la Société philharmonique de 1970 à 1992, devenu aujourd’hui pèlerin – pour ne pas dire prophète – de ce  » dispositif  » (parler de  » la méthode  » l’agace, il lui a même substitué, à une époque, l’appellation officielle de  » l’a-méthode « …). Et, effectivement, il ne s’agit pas d’une méthode pour apprendre la musique, encore moins pour jouer d’un instrument. Et pourtant…

Le dispositif, d’une grande simplicité, est immuable : un groupe d’enfants est introduit dans une pièce pleine d’instruments – de  » vrais  » instruments classiques, flûtes, violons, contrebasses, tambours – en présence de quelques adultes (régisseur, instituteurs, témoins…).  » Vous êtes ici chez vous, faites ce que vous voulez « , leur confie l’animateur. Les enfants (de 6 à 9 ans) s’y mettent à c£ur joie, dans un boucan indescriptible, mais généralement sans risque pour les instruments : c’est le  » tohu-bohu « . Au bout d’environ 12 minutes, le processus passe à l’étape suivante : silence absolu, un enfant se présente pour  » jouer « .  » Dis ton nom  » : ce sera la dernière intervention orale de l’animateur, le reste est suggéré par des gestes, et par la couleur de la lampe témoin (vert ou rouge, tout le monde comprend). Que fait l’enfant après avoir dit son nom ? Il joue, librement, parfois avec un camarade de son choix, sur un instrument également de son choix, durant 3 minutes. Le tout est enregistré par vidéo. Et c’est tout. Pas d’appréciation, pas de jugement, mais une totale acceptation.

Régulièrement, durant trois ans, l’enfant viendra expérimenter, au sein de ces bulles particulières, une sorte d’espace-temps alternatif. Mais que s’y passe-t-il ?

L’utopie d’Isabelle Stengers

La philosophe Isabelle Stengers (1), partenaire de la première heure dans la recherche d’Hervé Thys, explique :  » Ce dispositif est la révélation d’un lieu original que les enfants acceptent et occupent pleinement. Ceux qui regardent la séance (ou les images vidéo) peuvent donc penser :  » puisque cela est possible…  » Il ne s’agit pas de performances prometteuses de futurs grands musiciens, mais d’événements valant pour eux-mêmes, où le son est incarné par des corps en mouvement. C’est une expérience qui compte dans toutes les civilisations que l’on propose aux enfants, avec un message de confiance :  » Faites ce que vous voulez.  » L’absence de jugement des adultes introduit une double libération : l’enfant peut être à  » son  » affaire, l’adulte n’a plus peur du chaos – on ne parlera pas d’un  » ordre  » mais plutôt d’une  » turbulence « , sans cesse recomposée librement autour du phénomène du son. C’est la force du son – et son rapport au corps, avant la pensée – qui permet au processus de s’organiser.  »

Isabelle Stengers, qui s’est beaucoup intéressée à la philosophie de l’enseignement, rêve d’une application élargie de la Méthode Thys :  » La réussite de l’enseignement n’est pas celle des élèves mais celle du savoir, de la possibilité des enseignants d’en faire une matière vivante, qui concerne les élèves, qui offre une force autour de laquelle se rassembler. Le son y parvient. Aux enseignants – dont je suis – à dégager cette force de la matière qu’ils enseignent.  »

En attendant, c’est bien en musique que sera fêtée la Méthode Thys, avec un récital entièrement consacré à Rachmaninov et donné par le pianiste Abdel Rahman El Bacha.

Martine D.-Mergeay

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