Les sparadraps du coeur

Pour faire le deuil d’un proche, d’une partie de soi ou de sa vie professionnelle, il faut du temps. Du respect. Une infinie compréhension. Utopique?

Leur demande avait quelque chose d’absurde, mais pour rien au monde, ces parents-là n’auraient cédé. Leur fils, tué par un automobiliste, ne leur serait jamais rendu, certes. Mais son vélo, aussi inutile soit-il désormais, devait, lui, être réparé. « On devrait être beaucoup plus attentif aux gens, mais ça prend un temps fou « , murmure un assureur, qui ne croit pas si bien dire. Pour les victimes d’un accident qui laissera des séquelles indélébiles et pour leurs proches, le deuil, quel qu’il soit, ne peut se faire qu’à la condition de se sentir respectés dans ce qu’ils ont, alors, de plus essentiel: du chagrin, de la colère, un insurmontable sentiment d’injustice. Ou de la haine, parfois.

« Dans le processus de deuil, le rôle de chaque intervenant est fondamental, explique Francis Herbert, secrétaire général de l’association Parents d’enfants victimes de la route (PEVR). Si le personnel de l’hôpital, les policiers, les avocats ou la compagnie d’assurances n’assument pas d’emblée leur mission en toute humanité, il sera très difficile de rectifier le tir par la suite. » L’histoire de ces inspecteurs, envoyés dans une famille par un assureur avant même les funérailles de l’enfant tué, se passe de tout commentaire: ils étaient venus s’enquérir des mesures à prendre pour réparer les dégâts causés à la voiture par le bambin.

Passé le choc de l’accident, quel qu’il soit, la victime et ses proches ont surtout besoin d’être longtemps reconnus dans leur souffrance. Généralement, c’est trop peu le cas. « Les gens qui s’adressent à la justice attendent d’abord que leur préjudice en tant que victime soit reconnu. L’indemnisation financière passe au second plan, assure l’avocat Dominique Mayerus. D’ailleurs, la plupart ne touchent jamais à cet argent. Ils le reversent à une association.Une indemnisation correcte les aide néanmoins à tourner la page. »

Les blessures se refermeraient sans doute plus vite si le responsable de l’accident reconnaissait sa faute. Mais l’aveu est difficile. Et les compagnies l’interdisent à leurs assurés, de peur que leur responsabilité juridique, donc financière, soit ainsi officiellement établie. « Les excusesne sont dès lors pas concevables, explique Wauthier Robyns, directeur de l’Union professionnelle des entreprises d’assurances. Mais le responsable de l’accident peut prendre des nouvelles de la victime et reconnaître la matérialité des faits. »

Au-delà du fric, soutenir les victimes

De toute évidence, c’est trop peu. Souvent, ces faits ne sont même pas reconnus. Et, à supposer qu’ils le soient, les victimes, même indemnisées correctement, n’oublient pas les autres silences des fautifs. Davantage sensibilisées aux droits des victimes depuis quelques années, certaines compagnies d’assurances proposent un accompagnement psychologique temporaire et gratuit à celles d’entre elles qui le souhaitent. Aux AP Assurances, chaque année, une centaine de personnes y ont recours. Aucun rapport n’est adressé à l’assureur à l’issue de ce travail thérapeutique. « Notre but est d’offrir d’aider complètement les victimes, pas seulement en termes financiers », explique Marleen De Houwer, responsable de ce service.

Dans 80 % des cas, les victimes ou les proches des victimes passent seuls le cap de la douleur. « Sauf complications, ceux qui demandent à me rencontrer pour une intervention d’urgence suivent 2 à 3 séances qui vont de trois quarts d’heure à 1h30, explique le psychologue Marc Van Knippenberg, de l’association Mental Upgrade System Center, spécialisée dans ce type de soutien ponctuel. Ils sont guéris quand ils ne se sentent plus victimes. »

Les pouvoirs publics pourraient judicieusement suivre cette initiative privée et assurer cette si indispensable assistance psychologique aux victimes et à leurs proches. Car, outre l’accident, même la procédure devant les tribunaux semble laisser des traces douloureuses. « La justice devrait contribuer à ce que le processus de deuil se passe correctement. Quand on perd un enfant, on vit le pire. Incapable de se défendre soi-même, on fait confiance à la justice. Or, dans 80 % des cas, les parents sortent de la procédure plus blessés qu’ils ne l’étaient en l’entamant, selon une enquête de la Fédération européenne des victimes de la route », affirme Francis Herbert. Les victimes d’accidents ne pensent pas autrement: c’est à elles qu’il revient de prouver qu’elles sont blessées et qu’elles ne l’étaient pas auparavant.

Drapée dans sa toge et privée de moyens, la justice donne souvent l’impression de fermer les yeux sur la douleur. Elle serait bien inspirée d’apprendre à les ouvrir, de temps à autre.

L.v.R.

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