Les soldats belges interdits de Jour J

Tenus dans l’ignorance du jour et du lieu du débarquement, maintenus à l’écart des plages de Normandie le 6 juin : ministres et soldats belges, sur pied de guerre en Angleterre, enragent et protestent. Les Anglo-Saxons ont leurs raisons.

Les Belges ne voulaient pas manquer ce rendez-vous avec l’Histoire. Ils n’y sont pas conviés. Les Anglo-Saxons ont décidé de se passer de leurs services, le jour où ils débarqueront sur la façade atlantique du continent, en un lieu qu’ils tiennent hors de portée des oreilles indiscrètes des ministres belges à Londres. Ceux-là seront aussi surpris d’apprendre, le 6 juin au matin, que la Normandie est le point de chute des forces de débarquement alliées.

Black-out complet. Pas question d’accéder au QG interallié ni de consulter les plans opérationnels. Interdiction de circuler dans les zones côtières du sud de l’Angleterre. Valise diplomatique soumise à censure, usage du télégraphe prohibé. La méfiance règne jusqu’au bout. Le gouvernement Pierlot se vexe, proteste, mais se heurte à un Foreign Office inflexible.

 » L’énervement perceptible au cours du printemps 1944 s’explique par la mise à l’écart des militaires et autorités politiques des petits alliés des décisions et des actions en vue du débarquement allié « , relève Thierry Grosbois, biographe d’Hubert Pierlot. Anglais et Américains ont un argument imparable : les petits Poucets de la cause alliée n’ont pas à être dans la confidence d’un débarquement auquel ils ne seront de toute façon pas admis.

Le contingent belge montre ses limites

Pierlot et ses ministres se désespèrent de ne pouvoir imposer l’engagement des forces militaires belges disponibles en Angleterre. Sur terre : 2 200 hommes rassemblés en une unité motorisée légère, la brigade Piron, environ 140 paras intégrés dans le prestigieux SAS (Special Air Service) anglais. Sur mer : 300 marins enrôlés dans la Royal Navy, ainsi que 3 500 officiers et marins de la marine marchande réquisitionnée. Dans les airs : 1 200 pilotes et personnels auxiliaires regroupés dans une section belge de la Royal Air Force.

Les troupes piaffent, le gouvernement trépigne.  » Pierlot est soucieux d’assurer le prestige des soldats belges exilés de retour au pays, et ce face à la Résistance armée de l’intérieur « , observe Thierry Grosbois. La perspective d’un assaut allié dans le Nord-Pas de Calais, proche du littoral belge, décuple l’envie du monde politique de s’offrir une visibilité par soldats interposés.

Mais l’effort de guerre belge montre ses limites.  » Important d’un point de vue politique, pour tenter de restaurer le rang de la Belgique dans le camp allié, il reste purement symbolique, faute d’effectifs suffisants.  » C’est bien l’avis du War Office britannique. Début mai 1944, il a réaffirmé sa position à un Pierlot revenu à la charge :  » Il a toujours été entendu que les troupes belges ne participeraient pas à des opérations de débarquement proprement dites, mais qu’elles iront au feu après, aussitôt qu’il y aura moyen.  »

Patience. Le tour des Belges viendra. Les Anglo-Saxons leur promettent un destin plus utile que la perspective de se faire hacher menu sur les plages normandes face à des troupes allemandes autrement plus aguerries.  » Un nombre trop élevé de pertes aurait de graves répercussions morales et politiques « , reprend Thierry Grosbois.

Incident diplomatique

Les ministres à Londres ressentent le besoin d’assurer leurs arrières. Léopold III discrédité aux yeux des Anglo-Saxons,  » Anglais et Américains ont besoin d’un gouvernement belge légal pour assurer une stabilité politique à la Belgique et lui éviter une guerre civile à l’heure de la Libération.  »

Jusqu’au bout, les lendemains restent incertains. A la veille du D-Day, l’ambiance avec le partenaire anglais est orageuse. Mi-mai, Winston Churchill fâche les ministres belges. Ils jugent le passage d’un discours qu’il a prononcé au Parlement,  » particulièrement désagréable pour la Belgique et le gouvernement « . Sa légalité semble avoir été mise en doute par le Premier ministre anglais.

Incident diplomatique. Réparation est exigée. Churchill s’exécute. Le 8 juin, il dissipe tout malentendu à la Chambre des communes. Les ministres belges en sont quitte pour une belle frayeur, en pleine euphorie autour du Débarquement.

Pierlot 1930-1950, par Thierry Grosbois, éd. Racine

Par Pierre Havaux

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