Les ratés de la machine à flamandiser

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste

Le nord du pays se donne un mal fou pour imposer le néerlandais aux francophones et autres allophones du  » Vlaamse Rand « . Mais nombre d’entre eux restent sourds ou rebelles à ces tentatives, souvent pathétiques.

La marche arrière aura été rapidement enclenchée. La commune de Liedekerke, en Brabant flamand, a été priée de retirer son interdit dès qu’il a été rendu public : elle autorisait les moniteurs à exclure de ses plaines de jeu les enfants qui auraient eu le tort, à ses yeux, de ne pas comprendre le néerlandais. Le ministre régional flamand de l’accès à la citoyenneté, Marino Keulen (Open VLD), a aussitôt compris le caractère discriminatoire et illégal d’un tel règlement. Qui faisait aussi très mauvais genre pour l’image de la Flandre. Pourtant, Liedekerke a simplement été pris en flagrant délit d’excès de zèle. Son faux pas n’est que l’arbre qui cache une forêt d’initiatives concoctées par les autorités flamandes dans un seul but : flamandiser le  » Vlaamse Rand « , ce territoire flamand qui jouxte une Région bruxelloise massivement francophone, où le néerlandais peine à obtenir droit de cité. Insupportable perspective pour le nord du pays, qui ne lésine pas sur les moyens pour façonner à son goût les 19 communes de cette périphérie (dont 6 communes à facilités linguistiques). Aucune autre terre de Flandre ne peut se targuer de posséder un ministre communautaire explicitement chargé de veiller à la défense des intérêts flamands, le SP.A Frank Vandenbroucke. Ni de pouvoir compter, au parlement flamand, sur une commission qui travaille uniquement à promouvoir l’usage du néerlandais en périphérie flamande, ainsi qu’à Bruxelles.

Rien à voir avec les quelques poignées d’excités qui éructent leurs slogans antifrancophones à la sortie des conseils communaux des communes à facilités. Le lion de Flandre se montre plus rusé pour tenter d’apprivoiser les nombreux non-néerlandophones qui peuplent la périphérie. Une véritable machine à les flamandiser s’est mise en place. Actionnée de manière professionnelle par toute une structure d’organes ( task forces, ASBL, etc.), elle sert à encadrer le quotidien des habitants et à leur imposer l’usage du néerlandais. Vie culturelle et associative, loisirs des petits et des grands, activités sportives, commerces, enseignement, médias, politique immobilière : pas un secteur n’échappe ainsi à un programme visant à renforcer le caractère flamand du territoire. Un seul mot d’ordre est de rigueur :  » Een goed Vlaams bestuur in de Vlaamse Rand  » ( » une bonne gouvernance flamande en périphérie flamande « ). La Flandre, prospère, ne regarde pas à la dépense pour atteindre ses fins. L’an dernier, 82 associations en périphérie se sont partagé 410 990 euros de subsides flamands. L’ASBL De Rand , bras armé des autorités pour flamandiser la périphérie, dispose d’un budget de plus de 3,5 millions d’euros. La province du Brabant flamand verse, elle aussi, sa contribution à la cause flamande.

500 000 euros de subsides pour financer la flamandisation

L’heure n’est pourtant pas au triomphalisme. Les autorités flamandes privilégient l’approche pragmatique. Une politique des petits pas, lucide mais obstinée.  » Le gouvernement flamand essaie de s’engager dans une réalité sociolinguistique très tenace. La promotion de l’emploi du néerlandais n’est pas facile, mais elle est nécessaire « , résume le ministre Vandenbroucke. L’arrogance n’est pas vraiment de mise. La Flandre doute de ses capacités à retourner la situation, et certains de ses élus s’inquiètent. Le néerlandais perd encore du terrain en périphérie et le reflux ne se limite plus aux six communes à facilités. Tant redoutée par le nord du pays, la  » tache d’huile « , qui n’est pas seulement francophone, se répand jusqu’en province d’Anvers. Les chiffres font peur aux Flamands : de 1997 à 2004, la périphérie a absorbé un flux net de 2 400 personnes venues de l’étranger et de plus de 30 000 individus arrivant de Bruxelles. Zaventem compte près de 6 000 non-Belges sur 24 000 habitants. A Wezembeek-Oppem, 80 % des immeubles vendus et loués reviennent à des non-Belges. Un vent de panique souffle au sein du parlement flamand. Le député CD&V Eric Van Rompuy s’en est récemment fait l’écho : l’intégration en douceur ne doit pas faire illusion, les nouveaux arrivants qui débarquent en périphérie confondent Région bruxelloise et Région flamande, et ne s’intéressent nullement à la vie locale. Et de rappeler que l’internationalisation croissante de la Région ne fait pas l’affaire de la Flandre : les francophones, selon le député flamand, y puisent de quoi légitimer leurs exigences, en amplifiant l’impression qu’un élargissement de Bruxelles est possible et que la périphérie flamande constitue un terrain perdu pour la cause flamande. Eric Van Rompuy ne cache plus son pessimisme : le contexte soft des années 1990 a fait place à un durcissement. De plus en plus perçu comme un occupant, le gouvernement flamand éprouve des difficultés à mener à bien sa politique d’intégration. La Flandre est sur la défensive, mise sous pression, mais n’entend pas déclarer forfait. Tous les moyens légaux sont bons pour atteindre ses objectifs. Quitte à jouer sur la corde raide.  » Nous avons été jusqu’aux limites de la loi « , rappelait Marino Keulen en évoquant le très controversé  » Wooncode « , qui impose aux candidats à un logement social en périphérie de prouver leur disponibilité à apprendre le néerlandais. Et, face aux revendications francophones d’obtenir en territoire flamand un corridor qui relierait la Région bruxelloise à la Wallonie, le ministre Vandenbroucke invite le monde politique flamand à ne pas répondre à de telles  » provocations « , mais à remettre plus que jamais l’ouvrage sur le métier :  » Sur beaucoup de fronts, une réelle activation de notre politique est en cours en périphérie. Ses effets ne peuvent naturellement pas être exagérés, mais nous y travaillons tous les jours.  » Avec une obstination qui prend parfois des accents pathétiques.

Un travail difficile et de longue haleine

Tant de coûteux efforts en pure perte ? Eddy Frans, directeur général de l’ASBL De Rand , admet que le travail est difficile et de longue haleine. Mais il veut puiser quelque motif d’espérance dans la comptabilité scrupuleuse que les autorités flamandes tiennent de la participation à leurs multiples initiatives. Certains chiffres ont pourtant de quoi inciter à la modestie : ainsi les  » Cafés Combinne « , ouverts par les autorités flamandes pour inciter les allophones à apprendre le néerlandais en toute décontraction autour d’un bon verre, affichent une fréquence moyenne de 12 à… 3 clients. Les réticences restent nombreuses : des universitaires flamands, qui ont été jusqu’à sonder les cantines et les vestiaires des clubs sportifs de la périphérie sur l’usage du néerlandais, ont montré que nombre de ces clubs ont peur de perdre des affiliés en mettant trop la pression sur l’usage de la langue. C’est bien ce qui interpelle le député flamand Sven Gatz (Open VLD) : l’esprit de compétition qui anime les clubs de foot les pousse à chercher les meilleurs sportifs. Point à la ligne. En français ou en flamand, peu importe, pourvu que le joueur marque des buts… Reste que la Flandre attend un retour sur investissements. Elle manifeste donc régulièrement son impatience et son irritation par des tracasseries et des vexations en tout genre à l’égard de ceux qui restent indifférents ou réfractaires à ses man£uvres d’approche. Comme dans les plaines de jeu de Liedekerke. l

Pierre Havaux

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