Les questions du présent

Guy Gilsoul Journaliste

En plein cour du quartier du Sablon, dans un immeuble qui abrita, aux jours sombres, la police allemande et des cachots en sous-sol, le nouveau musée juif renonce à faire de l’hagiographie. Déballage, l’exposition inaugurale, en est le manifeste

Déballage, Musée juif de Belgique, 21, rue des Minimes, à Bruxelles. Du 5 mai au 3 octobre. Du dimanche au jeudi, de 10 à 17 heures. Le vendredi, de 10 à 13 heures.

Tél. : 02 512 19 63 ;

www.museejuif.be

Signe des temps, provocation salutaire ou prudence en un temps où l’amalgame profite aux extrémismes, la question de la fonction d’un musée posée par ce nouveau lieu, hier encore désigné comme d' » art et d’histoire « , est en tout cas pertinente. On aurait pu inaugurer le nouveau musée juif (près de 4 000 mètres carrés) en y révélant une collection réunie en quelque vingt années et riche de 20 000 photographies, 25 000 ouvrages, dont certains livres très précieux, 300 textiles religieux, 5 000 affiches et 1 250 dessins, peintures, sculptures et gravures. Il n’en est rien, et il faudra attendre encore (des budgets et du temps) pour que, à l’entrée du bâtiment, le visiteur soit dignement accueilli par une frise monumentale en bas-relief signée Zadkine qui, voici longtemps déjà, décorait l’un des cinémas de la place de Brouckère. Du temps (et de l’argent encore) pour que l’ensemble des bâtiments soit opérationnel, même si, déjà, au-dessus des salles d’exposition, on peut rejoindre une bibliothèque et de très précieuses archives. Cette fois, on croisera bien, dans une chambre blanche et lisse, les estampes de Chagall, Nüssbaum, Katz, El Lissitzky et quelques autres pointures du même tonneau mais, pour l’essentiel, tout sera présenté dans un espace  » non finito  » avec ses murs usés, ses plafonds rapiécés et, pour seuls éclairages, des lustres lourds et bien peu conformes aux exigences muséales.

L’essentiel est ailleurs, imaginé, pour cette première exposition-manifeste, à partir des seules pièces de la collection, par le plasticien Jacques Charlier, qui n’est pas juif même si, par son épouse, il a, comme il l’annonce non sans ironie…  » un pied dedans  » :  » Au fond, explique l’artiste liégeois, les objets exposés m’intéressent moins comme objets de contemplation que comme sujets de conversation.  » Coquetterie ? Que nenni ! On serait plutôt tenté d’y déceler, nous souffle le commissaire Bernard Suchecky, une manière qui n’est pas sans évoquer la tradition exégétique juive. Par thèmes, l’artiste (qui fit ses débuts dans la mouvance néo-dada à la fin des années 1960) relie donc diverses photographies à des objets, des documents et des textes, à partir desquels chacun peut, à sa guise, reconstruire un récit qui tisserait alors des liens entre lui et la culture juive. On appelle cela dans le jargon actuel (défendu par le patron du palais de Tokyo, à Paris, Nicolas Bourriaud), de  » l’esthétique relationnelle « . Ainsi ces  » archives  » recyclées sont-elles d’abord présentées comme des catalyseurs, des machines à générer des processus de communication. Donc, à proposer en lieu et place d’une Histoire univoque, une vision où, comme l’écrivent les auteurs d’un livre sur les développements récents de l’art ( Installations II, l’empire des sens, éd. Thames & Hudson),  » tout point de vue fixe a disparu « . Du coup, comme l’expliquait voici déjà une quinzaine d’années le sociologue et philosophe Jean Baudrillard (cité dans le même ouvrage),  » chaque personne se retrouve aux commandes d’une machine hypothétique, seule et dans une position de souveraineté parfaite, à une distance infinie de son univers d’origine « .

On ne viendra donc pas chercher au Musée juif de Belgique une solution et des références mais plutôt un lieu-carrefour parsemé d’indices. Un espace citadin où on réfléchit sur le concret d’une réalité métissée, portée par les histoires et l’actualité d’une interrogation jamais résolue :  » Qui es-tu, toi ? », le juif mais aussi, par ce biais, l’Arabe, le chrétien, le franc-maçon, jeune ou moins jeune, bruxellois par hasard qui, par bien des aspects (du quotidien, des rituels, des gestes simples) se ressemblent. Et du coup, on plonge dans une époque, la nôtre, aujourd’hui arrivée à son terme, héritière de ces philosophies des lumières qui, depuis le xviiie siècle, ont cru dur comme fer pouvoir dominer les sciences, les techniques, l’économie et même les hommes que, au nom des nationalismes, on déplaça (ou raya de la carte), tout au long du xxe siècle. Or, aux priorités données par d’autres traditions culturelles au  » lieu  » (et donc, au territoire), la culture juive a toujours préféré s’attarder à la notion du Temps à venir et des changements que valorisent les fêtes comme le Shabbat, Kippour, la fête des Cabanes ou encore l’allumage des huit bougies. Aujourd’hui, installé dans un quartier qui fut depuis toujours celui d’une théâtralisation des luttes de pouvoir, on ne peut qu’encourager le parti pris du nouveau musée juif à poser les questions du présent plutôt qu’à fournir des réponses attendues.

Guy Gilsoul

 » La culture juive a toujours préféré s’attarder à la notion du Temps à venir, plutôt qu’au lieu « 

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