» Les politiques ont abandonné nos campagnes « 

Député wallon (MR) et bourgmestre de Rochefort, François Bellot est aussi président de la commission ruralité de l’Union des villes et communes wallonnes. Son message,  » adressé à tous les gouvernements « , témoigne du malaise des ruraux wallons, élus ou pas : toutes les campagnes ne sont pas seulement électorales.

Le Vif/L’Express : Le monde politique, dites-vous, se détourne des campagnes. Pourquoi ?

François Bellot : La ruralité profonde n’est pas suffisamment représentée aux différents niveaux de pouvoir et donc pas entendue. La politique rurale est surtout menée par des personnes qui ont un regard urbain. Et la plupart de ces mandataires, en conséquence, ont de la ruralité une conception biaisée : pour eux, ce sont de grands espaces, des champs ou des forêts, qu’il faut simplement préserver… Dans le gouvernement wallon, seuls René Collin et Paul Furlan ne viennent pas de grandes villes.

Pour quoi comptent ces espaces ?

C’est 50 % de la population et 70 % du territoire wallon. Il y a 262 communes wallonnes : 33 sont urbaines, 82 semi-urbaines et 147 purement rurales. Parmi ces dernières, il y en a de trois types. D’abord, ces communes à la périphérie des grandes villes, des banlieues vertes très attractives, qui ont une grosse capacité financière, et peu d’obligations puisque celles-ci sont assurées par la métropole, comme Montigny-le-Tilleul avec Charleroi, La Bruyère avec Namur ou Crisnée avec Liège. Ensuite, les  » centres ruraux « , comme Thuin, d’où vient Paul Furlan, ou Marche-en-Famenne, où habite René Collin. Enfin, il y a ce que j’appelle la  » ruralité profonde « , où des communes de faible densité souffrent de mauvaises liaisons, d’une attractivité en baisse, et où les habitants pâtissent de difficiles accès à tous les services, publics comme privés. Dans mon arrondissement, à Vresse-sur-Semois, il n’y a plus d’agence bancaire, seulement un distributeur de billets ! Dans les dix communes dont le taux de chômage de longue durée est le plus élevé, il y en a quatre de l’arrondissement de Philippeville… Ces zones de plus en plus délaissées forment le gros des 147 communes rurales de Wallonie. Et cette population qui se sent abandonnée se tourne vers ses élus locaux, qui ont peu de solutions en main.

Et qui sont eux-mêmes de moins en moins nombreux…

Restons à Vresse-sur-Semois : un échevin a démissionné et le bourgmestre a dû s’absenter pour des raisons privées. C’est difficile de trouver quelqu’un pour remplacer le démissionnaire…

Le MR s’intéresse beaucoup à la ruralité. Quelle est la part de stratégie politique là-dedans ?

Nous avons notamment organisé une journée thématique sur la ruralité, en effet. Parmi nos 101 bourgmestres wallons, la grande majorité sont ruraux. Mais nous nous adressons à tous les niveaux de pouvoir et le constat est largement partagé. Dans tous les partis, certains veulent démanteler les provinces au profit de la Région. Or, les provinces sont les garantes d’une certaine répartition équitable au sein de leur territoire. La disparition des provinces ne garantirait plus l’équité entre petites et grandes communes et risquerait d’accélérer le clivage entre zones urbaines et zones rurales. J’appelle le gouvernement wallon à ne pas reproduire sur son territoire les clivages que l’on a connus entre Flandre et Wallonie…

Il faudrait réinvestir largement dans ces territoires ?

Accentuons la complémentarité plutôt que l’opposition. La sociologie du pouvoir, aujourd’hui, profite aux urbains, et cela pèse sur tous les choix. La Région wallonne a hyperprotégé les fonds Feder – 1,5 milliard d’euros – et les politiques de la ville. Et puis, on nous dit :  » Ne vous plaignez pas, vous avez les fonds Feader (Fonds européen agricole pour le développement rural) « . C’est 654 millions d’euros, dont 80 % vont directement à l’agriculture. Il en reste 130 millions, à répartir entre des projets de plus de 100 communes. Des cacahouètes ! Cela dit, il y a d’autres réponses au moment où les moyens publics se font plus rares. Un, le partage et la mutualisation des coûts, à travers la mutualisation d’infrastructures. Les collaborations transcommunales sont importantes, et permettent des économies d’échelle. Deux, en matière scolaire, la concurrence est elle aussi coûteuse. Chez moi, à Rochefort, la commune a repris l’enseignement fondamental qu’organisait la Communauté, et la Communauté a repris notre école secondaire.

Mais il reste le réseau libre…

Il faut être audacieux et courageux aussi. Malheureusement, chez nous, un chanoine a refusé une fusion d’écoles fondamentales libres et communales qui intéressait pourtant le pouvoir organisateur. Parfois, ces rivalités inutiles provoquent la fermeture de deux écoles de réseaux différents alors que la fusion aurait permis d’en maintenir une…

Et les autres services en zone rurale ?

Installer un automate bancaire coûte environ 5 000 euros par an en taxes, dont 3 600 sont régionales… Ne pourrait-on pas en exonérer un ou deux par commune ? Sur les transports scolaires, les lignes de bus sont trop coûteuses, en dehors des heures de ramassage scolaire. Il faut plutôt répondre à la demande avec des navettes sociales. De la même manière, il faut favoriser le logement groupé adapté aux personnes âgées. Tout ça n’est pas impayable, au contraire.

Il n’y a pas que des matières régionales : la Justice est un service public fédéral, et la réforme du ministre de tutelle Koen Geens (CD&V) a supprimé des cantons ruraux de Justice de paix. Dont le vôtre…

Cette décision éloigne le citoyen du service que cette justice de paix peut lui rendre. Quatre ont fermé dans la province de Namur, et dans des zones souvent reculées. Le ministre a souhaité plutôt y organiser la justice  » sous l’arbre « . C’est une demi-solution. Un pis-aller… Je le répète, mon message s’adresse à tout le monde : le fédéral, les Régions, les Communautés, mais aussi les provinces. Le message que je portais déjà sur la Poste et la SNCB lorsque j’étais député fédéral dans la majorité, je le porte encore sur la Justice aujourd’hui. Même si je suis député wallon et dans l’opposition…

La dématérialisation de l’économie nuit aussi irrémédiablement aux campagnes, non ?

Au contraire, c’est une opportunité majeure à ne pas rater. Bien sûr, il faut éviter la désertification numérique, et assurer la meilleure couverture réseau possible. La 3G couvre 92 % de la population pour 85 % du territoire… Et poser un kilomètre de câble en ville rapporte beaucoup plus qu’à la campagne. Mais pour le reste, le numérique est un extraordinaire atout. En Suède ou au Québec, où l’habitat est autrement dispersé qu’en Wallonie, on éduque au numérique et par lui ! Par exemple, tous les services québecois de remédiation scolaire sont disponibles à distance, ce qui empêche de désavantager les enfants qui habitent trop loin d’une école de devoirs. Nous pouvons également profiter du développement du télétravail. Je connais deux grands avocats qui ne vont plus que deux fois par semaine en ville : lorsqu’ils doivent assister aux audiences. Le reste du temps, ils le passent chez eux, à la campagne, et gèrent tous leurs dossiers à distance. Tant qu’il y a du câble et de la fibre optique, production et gestion peuvent se faire à distance, et on peut donc commander depuis la campagne des outils de production qui se trouvent dans les zones urbaines. Le monde rural ne peut pas rater ce train !

Entretien : Nicolas De Decker

 » Un milliard et demi de fonds européens pour une dizaine de villes, des cacahouètes pour une centaine de communes rurales  »

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