Les petits malheurs de Sophie

Melissa Bank décèle de vrais trésors dans l’existence ordinaire d’une Bovary new-yorkaise

Prochain arrêt le paradis, par Melissa Bank. Trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet. Rivages, 380 p.

La littérature d’outre-Atlantique aime les effets spéciaux. Il lui faut souvent de l’hémoglobine, des complots, de la terreur. Avec Melissa Bank, au contraire, la banalité est au générique, comme si cette Américaine bien rangée écrivait à l’heure du feuilleton de 19 heures. Ses personnages sortent des séries B et leurs petites âmes doivent se contenter des seconds rôles, dans les entresols aseptisés de la middle class. La vie en solde ? Oui, avec une écriture en veilleuse, minimaliste, presque anorexique. Mais cet art du peu n’est pas rien, car l’£il de Melissa Bank est si pénétrant, si généreux, qu’il décèle de vrais trésors sous la lourde chape de l’ordinaire.

Il n’y aura pas d’éden flamboyant ni d’anges rédempteurs au terme de Prochain arrêt le paradis. Rien de spectaculaire non plus. Seulement la bande-son d’une existence au rabais mais terriblement attachante, parce que Melissa Bank y ajoute une compassion admirable – et une douce ironie. Sophie, son héroïne, a des malheurs. De petits malheurs invisibles, comme tant de femmes habituées à jouer les figurantes. A l’école, déjà, on lui volait méchamment la vedette et, plus tard, à l’université, elle devra rester sur la touche en partageant des piaules à bon marché avec des copines qui la condamnent à faire tapisserie.  » Je suis un gâteau solitaire oublié dans le moule « , dira-t-elle, avant de recenser par le menu les discrets naufrages de sa vie riquiqui…

Une famille encombrante, des week-ends gâchés, des amitiés qui foirent, des amours qui capotent, des jobs sans lendemain, des rêves soufflés comme des bougies, la tendre Sophie se confesse sans les pleurnicheries d’usage, sans le moindre lamento, et le portrait de cette Bovary new-yorkaise est un modèle de justesse. En écoutant ses confidences, on croirait entendre une chanson de Goldman ( » Elle vit sa vie par procuration « ) ou lire une nouvelle d’Updike. Le tout saupoudré d’un humour acidulé lorsque l’auteur du Manuel de chasse et de pêche à l’usage des filles peint cette Amérique petite-bourgeoise qui, devant la fausse cheminée du salon, s’escrime à manquer ses rendez-vous avec le bonheur. Autant de couacs, autant de ratages pour un roman réussi. l

André Clavel

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