Les naufragés de La Nouvelle-Orléans

Près de six mois après l’inondation provoquée par le cylone Katrina, la ville reste aux deux tiers détruite et vidée de ses habitants. Leur retour s’enlise dans les paralysies administratives et dans l’indifférence de l’Amérique pour le joyau ravagé de la Louisiane

De notre envoyé spécial

Le minibus lambine le long d’Esplanade Avenue, ralentit devant la maison d’Edgar Degas. Non loin de Treme Street, la guide touristique s’attarde sur la saga de Louis Armstrong et de Sidney Bechet. Puis le véhicule accélère et fuit le French Quarter (Vieux Carré) – son marché trop vide, sa cathédrale Saint-Louis solitaire et son Jackson Square sans l’ombre d’un touriste, malgré le grand soleil d’hiver.

Au volant, Ginnie Robilotta, érudite américaine, membre des Tours by Isabelle, institution locale montée voilà trente ans par la Française Isabelle Cossart, tente d’égayer ses 12 passagers en rappelant que Bourbon Street, haut lieu des pochards de La Nouvelle-Orléans, doit moins son nom au whisky qu’à la famille royale espagnole, seconde et fugace propriétaire des lieux après la vente de la Louisiane occidentale par la France, en 1762. Depuis que le meurtrier ouragan Katrina s’est abattu sur la région, le 29 août 2005, le centre historique de La Nouvelle-Orléans, épargné par les destructions, est devenu un véritable îlot du déni et de toutes les dérisions : la veille de mardi gras, une troupe locale y a fait défiler un char sur lequel était inscrit  » Chirac, rachète-nous ! « . Un humour noir qui prend tout son sens devant l’abandon du quartier de Gentilly, orée de la ville submergée et première étape du  » Disaster Tour « , une visite guidée des zones détruites, scandaleusement inchangées depuis six mois.

Le long des avenues Paris et Mirabeau, une ligne de limon brun, marque des anciennes eaux stagnantes, court sur les façades souvent intactes d’une immense et triste Pompéi américaine, pétrifiée au dehors et pourrie de l’intérieur, jonchée de carcasses de voitures et presque masquée par les montagnes d’ordures, de débris et de meubles défunts. Les services de voirie, cent cinquante jours après le reflux des eaux, n’ont rien ramassé. Les rues mortes ne se repeuplent qu’en fin de semaine, lorsque les évacués situés dans les villes les plus proches, encore logés dans des chambres d’hôtel à Houston (Texas), à Baton Rouge ou à Jackson (Mississippi), reviennent pour le gutting, l’évidage de leur maison. Les cloisons, rougies par les moisissures toxiques, sont abattues à coups de masse avec l’aide de saisonniers mexicains.

Avant la catastrophe, la ville comptait un demi-million d’habitants. Les derniers recensements n’en dénombrent que de 150 000 à 200 000, massés dans le tiers pleinement habitable de la ville, sur la rive ouest du Mississippi, ou dans la banlieue, à Metairie, où les sinistrés s’entassent parfois à trois familles par appartement.

Là où les digues ont cédé, le retour paraît illusoire. Ginnie, épouse d’un ingénieur, indique comment, le long des deux canaux du nord, l’eau, au lieu de déborder des murailles, les a minées avant de les arracher :  » La nature n’est pas en cause dans cette catastrophe, explique-t-elle. Seule l’incompétence des humains est responsable. Les fondations étaient trop peu profondes, et plantées dans une tourbe instable.  »

La vue est sidérante. Lakeview, un quartier chic et blanc, n’est plus qu’un amas de planches et de façades éclatées. A l’est, au bord du Lower 9th Ward, un 9e arrondissement connu comme l’un des plus anciens secteurs noirs de la ville, une péniche lourde de 500 tonnes de blé, abandonnée à la dérive, a crevé la paroi du canal Industriel. Une vague haute de 5 mètres a rasé les alentours, réduits à une immense décharge publique d’où l’on dégage encore des cadavres humains. Et puis, un peu plus au sud, voici Chalmette, terre promise des Siciliens et des Philippins immigrés dans l’après-guerre.

Nous nous arrêtons près du Mississippi River-Gulf Outlet. C’est par ce chenal obsolète, emprunté autrefois par deux ou trois bateaux chaque semaine, que Katrina a refoulé les eaux du golfe du Mexique, pourtant distant de 100 kilomètres. Un bateau de pêche, propulsé par le raz de marée, gît au milieu de la chaussée, ses filets déployés. A perte de vue, de rue en rue, les maisons semblent vomir par leurs portes et fenêtres les possessions d’une vie. Est-ce la vue d’un rêve américain naufragé ? Ou le souvenir de l’hospice Sainte-Rita, tout proche, où 35 personnes âgées sont mortes noyées faute de secours ? Autour de l’autocar, qui marque un arrêt, les touristes se dispersent. Trois d’entre eux sanglotent. Et les autres, regard dans le vide, mâchoires serrées, entament une étrange conversation avec eux-mêmes. Une conversation américaine.

A Washington, le débat a repris, au Congrès, sur les effarantes défaillances de la protection civile en septembre. Lassé de jouer le rôle du bouc émissaire, Harold Brown, ex-patron incompétent de la Federal Emergency Management Agency (Fema), l’office fédéral des secours, incrimine désormais la Maison-Blanche, prévenue de la rupture des digues dès le lundi 29 août 2005, mais incapable de réagir. George W. Bush lui-même, après un voyage éclair à La Nouvelle-Orléans, a omis de citer la ville dans son discours sur l’état de l’Union du 31 janvier dernier, réservant à cette cité trop complexe, tumultueuse, corrompue et fantasque le mépris adressé hier à New York par la droite américaine. Au-delà de son président, c’est l’Amérique toute entière qui semble aujourd’hui oublier son joyau ravagé. Depuis l’autoroute n° 10, surélevée, on aperçoit toujours, sur les milliers de toits dévastés par l’ouragan, les bâches bleues distribuées par la Fema en septembre. Quelque 220 000 logements ont subi des dommages ou ont été détruits ; les inspecteurs des assurances, débordés, n’ont pu évaluer que la moitié des sinistres, interdisant de fait aux propriétaires d’entamer des travaux avant leur visite.

Procédures kafkaïennes

Même dans l’urgence, les procédures restent kafkaïennes. Aux inspecteurs des dégâts des eaux succèdent les inspecteurs du vent, puis ceux des moisissures, tous plus prompts à se renvoyer les responsabilités qu’à signer leurs expertises. Le temps passe et la ville s’installe dans un entre-deux languissant empoisonné de misères quotidiennes. L’électricité a été rétablie en principe sur 90 % du réseau, mais seuls 35 % des abonnés y ont accès : la société chargée du réseau, menacée de faillite après le désastre, a licencié une grande partie de ses inspecteurs, chargés d’établir la sécurité des branchements.

Des maisons habitables restent donc vides, tandis que leurs occupants campent sur des canapés d’amis ou perçoivent, mois après mois, une aide fédérale destinée à un logement d’urgence – la plus grosse source de dépenses publiques depuis Katrina. La Fema a ainsi logé jusqu’à New York, au prix de 400 dollars par nuit, des sinistrés auxquels elle aurait dû fournir des mobile homes. Ces derniers, achetés à prix d’or avec les deniers des contribuables, croupissent sur des parkings en attendant que s’achèvent les formalités nécessaires à leur livraison.  » C’est le type même du cercle vicieux, concède Mike Ford, consultant pour entreprises locales. Faute de logements pour leurs salariés, les sociétés de travaux publics ne peuvent pas reprendre leurs activités. Et les entrepreneurs sont incapables de restaurer les logementsà  »

Reste à savoir, aussi, où reconstruire. La ville entière attend des autorités fédérales, peut-être pour le mois d’avril, une nouvelle carte des zones sûres et constructibles. Le dessin du futur plan d’occupation des sols dépend, certes, du budget dévolu aux nouvelles digues, mais aussi, et surtout, d’une vision politique de la  » nouvelle Nouvelle-Orléans « , du maintien ou de l’éradication de ses pires ghettos.

 » Les gens se posent des questions, confie Joe Labarrière, chef de la police portuaire. Car, en six mois, la cité a connu 11 meurtres. Avant Katrina, 11 homicides, c’était juste le bilan d’un mauvais week-end ! Et, dans des villes comme Houston, où sont partis les habitants de nos quartiers les plus durs, la criminalité a grimpé de 20 %.  » Dans une ville où 2 habitants sur 3 étaient noirs, l’inondation a totalement vidé East New- Orleans et le Lower 9th Ward, à majorité afro-américains. L’ouragan a réussi ce qu’aucune politique urbaine, aucune prière des classes moyennes blanches apeurées des quartiers nord n’avaient pu accomplir : l’éradication des poches de pauvreté et de délinquance nées d’un demi-siècle d’abandon et de déliquescence des écoles publiques locales. Au moment où s’envenime le débat sur la reconstruction de ces districts, alors que seulement 20 % des Noirs de la ville sont revenus, le sort d’une culture urbaine est aussi en jeu.

Sur St. Claude Avenue, Lula Coats, une douce octogénaire noire, empêtrée par sa canne, fouille l’étal de boîtes de conserve d’une banque alimentaire. Evacuée le 29 août, elle a vécu d’hôtels en chambres d’amis à Houston, à Atlanta et à Baton Rouge avant de retrouver le logement de son fils dans la zone intacte d’Algiers, de l’autre côté du Mississippi. Lula est revenue ce matin pour visiter sa maison toute bleue de Charbonnet Street, engloutie sous 4 mètres d’eau pendant deux semaines en septembre, mais restée debout par miracle. L’intérieur, en revanche, est un désastre. Sur un mur maculé de moisissures apparaît encore, entre deux chromos d’un Jésus à barbe blonde, un portrait de John Kennedy acheté au lendemain de son assassinat, en 1963.

Une ville qui ferait table rase du passé

Lula, veuve d’un ouvrier qualifié devenu fonctionnaire municipal, symbole vivant des classes moyennes noires de l’ère des droits civiques, est propriétaire de son logement, comme la plupart des résidents de la rue. Elle espère y retourner, si elle trouve les 10 000 dollars nécessaires aux réparations. A deux pas de là, Vanessa Bourgeois est rentrée de Dallas dans l’espoir de sauver du bulldozer le patrimoine familial.  » Vous nous prenez pour des miséreux ?  » plaisante Nicole, sa fille, accoudée sur un portillon tordu.  » La drogue, les gangs, cela existait, mais dans la zone des locataires, à l’est. Ici, c’était un quartier de bons emplois du port. Il y avait un dancing pour patins à roulettes, deux restaurants à l’angle, et des cortèges musicaux pour tous les enterrements.  » A présent, elle soupçonne le maire, Ray Nagin, de vouloir raser le quartier pour en faire l’annexe d’un futur débarcadère pour paquebots de croisière et casinos flottants, source de revenus appréciable pour une cité exsangue et privée des deux tiers de ses ressources fiscales.

Nagin, l’édile démocrate, est un fringant millionnaire au teint café au lait des créoles de Louisiane. Il avait su séduire l’électorat blanc autant grâce à son CV d’homme d’affaires chevronné que grâce à ses promesses de lutte contre la corruption. Dépassé par l’ampleur de la catastrophe de septembre, critiqué pour sa confrontation violente avec l’administration Bush, le maire a défrayé la chronique en janvier en promettant que La Nouvelle-Orléans resterait une  » ville chocolat « . Cette référence à une chanson vieille de trente ans du groupe Parliament se voulait rassurante pour le peuple noir de  » Big Easy  » – le surnom affectueux de la ville – dispersé aux quatre coins des Etats-Unis dans l’attente du verdict des urbanistes.  » Il a eu raison, tempête William Sabourin O’Reilly, un cinéaste noir. Les deux tiers des 2 500 musiciens de la ville venaient des quartiers affectés. Oublier cela, ce serait nous condamner à vivre à l’avenir dans un Disneyland pour abrutis.  »

Le projet de reconstruction, intitulé  » Bring New Orleans Back « , établi par une commission municipale élargie et par le promoteur local Joe Canizaro, entrevoit une ville futuriste striée de transports en commun et doté d’un  » quartier des musiciens « . Une banlieue de luxe, confortable mais aseptisée, qui ferait table rase du passé.  » En finir avec les prétendus ghettos reviendrait à attaquer les symptômes sans résoudre les causes sociales et scolaires de la discrimination. C’en serait fini de l’incroyable diversité et de la solidarité de cette ville « , s’inquiète Jeffrey Ehrenreich, anthropologue à l’université de La Nouvelle-Orléans.

Grâce à lui, on rencontre, dans un meublé du centre-ville, le célèbre Victor Harris, chef de la tribu indienne des Fi- Yi-Yi. Ce dernier déploie l’un des rares costumes de parade sauvés de l’inondation, un somptueux enchevêtrement de plumes et de perles de plastique, hommage aux Sioux sauveurs d’esclaves en fuite. Vedette du mythique défilé de mardi gras, comme une dizaine d’adeptes encore présents dans la ville, Victor craint de voir disparaître  » une tradition qui révélait, dit-il, la grande dignité du peuple noir « . Le chef a suivi l’esprit Fi-Yi-Yi lorsque, aide-soignant dans le civil, il a préféré rester pendant cinq jours avec les malades otages du Tulane Hospital, encerclé par les flots.

Dans un bar de Frenchmen Street, une douzaine de gamins noirs s’époumonent sur leurs cuivres devant une salle presque vide. Leur boss, Jason Slack, âgé de 19 ans, revient une fois par semaine de Dallas, où il campe depuis six mois, pour assurer les concerts de ses anciens copains d’école dispersés dans un rayon de 100 kilomètres autour de la ville. Le nom de leur groupe ? To Be Continued (A suivre). l

Post-scriptum La Nouvelle-Orléans a commencé à fêter, samedi 18 février, son célèbre carnaval de Mardi Gras. Cette année, les participants semblaient moins nombreux. Le temps fort sera comme d’habitude Mardi Gras proprement dit, le 28 février.

Philippe Coste

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