Les mille et une ténèbres

Quand l’Afghanistan des contes orientaux

bascule dans l’empire du chaos. Le poignant voyage du Pakistanais Nadeem Aslam au bout de la barbarie.

Le Pakistanais Nadeem Aslam signe un récit époustouflant sur l’Afghanistan martyrisé par les mollahs et les kalachnikovs.

Avec ses vergers légendaires et ses forêts de mûriers où se pavanait le fantôme d’Alexandre le Grand, l’Afghanistan fut jadis l’éden de l’Orient. Il n’est plus aujourd’hui qu’un gigantesque charnier. D’un côté, des images exquises, comme des rêves échappés d’une miniature persane. De l’autre, des visions d’apocalypse, sur les décombres d’une des guerres les plus dévastatrices de notre époque. Entre les deux, entre l’enchantement du passé et la sauvagerie du présent, un écrivain : Nadeem Aslam, et un roman : La Vaine Attente.

Né en 1966 au Pakistan, il s’est réfugié en Angleterre à l’âge de 14 ans avec sa famille – pour fuir le régime du général Zia ul-Haq – avant de commencer à Manchester des études de biochimie et de se mettre à écrire, dans le sillage de Salman Rushdie et de Hanif Kureishi. Nadeem Aslam, les lecteurs l’ont découvert grâce à La Cité des amants perdus, un roman qui se frottait déjà à des sujets brûlants, la question raciale, les blessures de l’exil, le repli identitaire, les dérives du fanatisme religieux.

Avec La Vaine Attente, Aslam nous entraîne à Usha – une petite ville dont le nom ressemble  » à une larme  » – aux confins d’un Afghanistan sans cesse saccagé depuis l’invasion soviétique, en 1979. Reclus dans sa maison enluminée de fresques, où l’on distillait jadis les plus suaves parfums, le vieux docteur Marcus Caldwell contemple les ruines d’une contrée qui pourrait sortir des Désastres de la guerre, de Goya. Il a une main coupée. Coupée sur ordre des talibans par son épouse, Qatrina, qui sombrera dans la démence après ce geste effroyable et qui finira lapidée, comme tant d’autres femmes victimes des islamistes. Autour du Dr Caldwell, des personnages vont se croiser – une Russe à la recherche d’un frère disparu, un ancien agent de la CIA, un jeune mercenaire fanatisé par le djihad – et, à travers eux, c’est le visage meurtri de l’Afghanistan que dévoile Aslam, un pays pris en otage par des fossoyeurs venus des quatre coins du monde avant que les fondamentalistes ne le décapitent, corps et âme.

Le spectre sinistre d’Al-Qaeda rôde tout au long de ce roman rescapé du bruit et de la fureur. Tortures, attentats, carnages aveugles, c’est un enfer qui surgit des tapis de prière où des mollahs désaxés ont décidé de transformer leur prophète en nervi sanguinaire, dans le fracas des kalachnikovs.  » Une page sur deux du Coran, pratiquement, contient un appel aux armes, une incitation au massacre des infidèles que nous sommes « , écrit Aslam, qui ajoute :  » Lorsque les talibans se sont emparés d’Usha, ils commencèrent à fouetter les femmes qui n’étaient pas voilées. Puis ils interdirent la cigarette, la musique, la télévision, les cerfs-volants et le football. « 

Construit avec des légendes qui avaient la saveur des Mille et Une Nuits, l’Afghanistan est désormais l’empire du chaos. A cette débâcle le romancier oppose les vers de Marina Tsvetaïeva, le message fraternel de saint Paul, les gestes ancestraux des vieux calligraphes, le langage secret des parfums de santal, la douceur d’une étoffe  » tissée dans la brise « , et cette goutte d’eau immaculée qui scintille sur une feuille de capucine comme si la lumière pouvait encore avoir raison des ténèbres… Confrontant la beauté à la barbarie et les victimes à leurs bourreaux, La Vaine Attente est un roman implacable, désespérément lucide : un voyage au bout de la nuit, cette nuit qui n’en finit pas d’étendre son funeste linceul sur une terre brûlée.

La Vaine Attente, par Nadeem Aslam. Trad. de l’anglais par Claude Demanuelli. Seuil, 390 p.

André Clavel

 » des fossoyeurs venus des quatre coins du monde « 

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