Les grands écarts de Bashung

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Aux Nuits Botanique, à Bruxelles, un royal Bashung fera son Cirque sonore traversé de grands espaces et de chansons hérétiques, avec un talent égal à sa tendresse humaine. Rencontre à Paris

Alain Bashung en concert le 7 mai au Cirque royal, avec Mud Flow et Piano Magic en première partie. Tél. : 02218 37 32. Le CD/DVD live de l’actuelle tournée doit paraître en juin.

Les Nuits Botanique se déroulent du 7 au 15 mai au Botanique et au Cirque royal, à Bruxelles. Certains concerts sont déjà complets (Miossec, Bénébar, The Von Bondies, la  » Sacrée Nuit  » belge), mais il reste des places pour certaines autres programmations conseillées : Thomas Fersen (30 avril), Phoenix, Daan, Oi Va Voi (7 mai), Roni Size, Roland, Gonzalès (8 mai), Archive, Rufus Wainwright, Keziah Jones solo, Sanseverino, Feist (9 mai), Daau, Lenine, Tété (10 mai), Blonde Redhead, Rokia Traoré, Susheela Raman (11 mai), The Divine Comedy & Mons Orchestra, High Llamas, Minimal Compact (13 mai), The Veils, Jimi Tenor (15 mai). Infos au 02218 37 32 ; www.botanique.be Tous les concerts commencent à 20 heures.

Certains sont constructeurs. Bashung serait plutôt un déconstructeur de sa propre £uvre, sans cesse remise au travail sur des arrangements incandescents, échappés de sa fertile imagination, et du brillant groupe de sept musiciens û dont quatre Belges û dans une  » Tournée des grands espaces « , marathon commencé à l’automne dernier à Bruxelles et qui doit durer une année.

Le plus audacieux des chanteurs français û avec Christophe, autre quinqua conquistador û se lance dans un périple  » live  » boulimique, comme s’il avait toujours faim de partager ses chansons sablées qui donnent le vertige de l’amour et de la langue française. Un soir de fin mars, dans la belle salle moderne de Colombes, en proche banlieue parisienne, le millier de spectateurs ressemble à tout public  » socioculturel  » qui vient honorer l’une des institutions de la chanson française. Mais, au terme de plus de deux heures de musique et vingt-sept chansons tournoyantes, Bashung confirme qu’il reste un éternel équilibriste, challenger hors norme d’un rock viscéral, étanche aux modes, aux genres et à toute tentative d’institutionnalisation. De L’Imprudence, qui ouvre le concert dans la pénombre, au Malaxe final et carnassier sous sunlights bleutés, il n’y a pas le moindre délit de facilité.  » Ce qui m’intéresse, ce sont les oppositions « , explique un Bashung posé, dans la loge, une heure après la fin du concert.  » Utiliser en scène ces cordes qui sont entre la musique concrète et le romantisme et, d’un seul coup, laisser une guitare détruire presque tout, cela me plaît ( sourire). En scène, j’essaie de m’oublier complètement et c’est souvent pour chanter le mieux possible. Je n’aime pas trop ponctuer les chansons, parce qu’elles ne sont pas à donner avec des flèches partout, soulignées en rouge. Le spectacle, tel qu’il est conçu, est vraiment un voyage : il y a des choses nerveuses, presque bruitistes comme What’s in a Bird et puis il y a Le Cantique des cantiques, qui est liturgique. Je fais des grands écarts, et je me demande chaque fois comment ils vont être pris.  »

Dans un dispositif scénique en pente, les sept musiciens encadrent Bashung û cuir, cheveux poivre et sel et lunettes noires gainsbourgiennes û à l’avant-plan. Parfois, il se retourne, tombe à terre, semble chasser des fantômes imaginaires, fait l’Iroquois pris dans un piège de cow-boys. Sur les côtés, des écrans racontent à coups de films paysagistes le cheminement imaginaire des chansons : la Chine, le Mexique ou Venise et puis, aussi, des images du couple que forme Alain avec sa nouvelle femme-égérie Chloé Mons. Celle-ci se matérialise dans la seconde partie du spectacle pour Le Cantique des cantiques, pièce cérémonieuse sous forme de déclaration d’amour d’un autre temps, sortie en CD à la même époque que L’Imprudence :  » On voulait se marier, mais on ne pouvait pas le faire religieusement parce que j’ai divorcé plusieurs fois et que Cloé n’est pas baptisée… Le curé du village nous a dit qu’il ne pouvait pas nous bénir officiellement, mais qu’on pouvait dire un texte avec un peu de musique. Olivier Cadiot venait de terminer la traduction du Cantique des cantiques pour une nouvelle édition de la Bible. Chloé et moi avons eu envie de dire ce poème d’amour de l’Ancien Testament. J’ai une histoire très importante avec une femme et je me suis dit :  » Vivons-là jusqu’au bout, vivons cela ensemble.  » On en a fait un disque, un peu par hasard et là, j’ai eu envie d’amener Chloé en tournée.  »

Une musique européenne

 » On a passé le mois d’août en répétition, dans la canicule, pour travailler environ 70 chansons. Alain savait parfaitement ce qu’il voulait, il était très cool, tout en étant très attentif aux détails de l’instrumentation. Ce n’est pas facile, parce que les chansons se déclinent en de nombreuses couches instrumentales.  » Ad Cominotto, claviériste et arrangeur tout-terrain, fait partie des sept que Bashung a choisis au terme d’un mois d’auditions à Paris. Ex-partenaire d’Arno, Ad est l’un des quatre Belges du cru avec le guitariste Geoffrey Burton (également ex-Arno), Nicolas Stevens (violon) et Jean-François Assy (violoncelle). Avec le bassiste Brad Scott (longtemps compagnon d’Arthur H), le second guitariste Yan Péchin (Miossec, Birkin) et le batteur Arnaud Dieterlen (Jad Wio), ils forment l’un des plus beaux groupes actuels. L’un des plus aventureux aussi : que les titres joués soient d’essence populaire ( Osez Joséphine, Ma Petite Entreprise, Vertige de l’amour) ou pas, ils sont traités et retraités sur le fil du son, arrachés à leur vie antérieure pour être projetés dans un futur proche de L’Imprudence, ce  » disque-meccano  » peu accrocheur en mélodies mais riche en textures brisées, ordonnées par le producteur Jean Lamoot en 2002. Ce disque où, paradoxalement, Bashung avait le fantasme de créer du silence  » avec un peu de bruit avant, un peu de bruit après « .

A Colombes, quelques-uns des plus beaux moments arrivent lorsque Geoffrey Burton û vraiment remarquable û déchire la matière organique avec un solo électrique désaxé, qui a allure d’un crash sonore en dérapage contrôlé. Bashung, qui tient visiblement Geoffrey (et les autres) en haute estime, parle de ses  » goûts d’aventure « , mais aussi de sa volonté de créer une musique  » européenne  » perméable aux influences :  » Si Charles Trenet n’avait pas écouté les big bands, si Nougaro n’avait pas aimé le jazz et la musique brésilienne, la chanson française n’aurait pas avancé. Elle pouvait disparaître après Brel parce que les petits Brel ou les sous-Brel qu’on voyait n’avaient pas sa force ! Je pense que des musiciens avec qui j’ai travaillé, comme l’Américain Marc Ribot ou l’anglais Colin Newman, ont la culture anglo-américaine, mais aussi la sensibilité européenne. Je me demande aussi si certains musiciens belges n’ont pas, un peu plus que les Français, l’orgueil musical.  »

En concert, le septet de Bashung est éloquent et créatif, névrotique et narratif : après le set très applaudi de Colombes, Bashung rejoint quelques visiteurs (la réalisatrice Claire Denis et le chanteur des Tindersticks) avant de nous accorder, armé d’un thermos de décaféiné, un entretien décontracté. Bashung devenu sobre ?  » Oh, il m’est arrivé d’arrêter de boire plusieurs fois hein, pour des raisons diverses, c’est cyclique ! ( rires). Pour l’instant, je suis au déca, pas au vrai, sinon, j’aurais mon petit c£ur qui explose… définitivement.  »

Bashung, 56 ans, aime tourner les pages : celles des Osez Joséphine et Chatterton, enregistrés au studio ICP à Bruxelles avec les ingénieurs/producteurs belges Djoum et Phil Delire sont des chefs-d’£uvre, définitivement. La dernière en date, autour de L’Imprudence, le sera forcément : Bashung est en mouvement perpétuel, mais il est fortement recommandé de l’attraper…

Philippe Cornet

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