Les expos de l’hiver

Guy Gilsoul Journaliste

Paris, Londres, Bonn ou Amsterdam : voici les meilleures expos du moment, facilement accessibles au départ de la Belgique

Paris

D’abord, il y a dada. Le pari d’exposer un mouvement qui fut d’abord marqué par les échanges de lettres, les manifestes, les £uvres éphémères et les spectacles hors norme était osé. Tout le monde croit connaître le dadaïsme, mais personne n’en mesure vraiment l’étendue. Les £uvres (poésies, collages, dessins, photomontages, peintures, sculptures, masques et poupées de chiffon) ont bien du mal à s’imposer dans l’étalage labyrinthique proposé. Entre la rigueur scientifique, avec dates et lieux, et la restitution de la vitalité du mouvement, l’exposition hésite. On en sort éreinté tant il y a de tout. Dada, enterrement de première classe ? Non, parce que, pour celui qui prendra le temps (trois heures au minimum), l’histoire internationale de ce mouvement poétique né à Zurich est d’une incroyable richesse. Et, de même, l’inventivité, avec ses moments forts, ses trouvailles, ses provocations face auxquelles, dès qu’on en rappelle le contexte (la Première Guerre mondiale) et la violence des réactions qu’il a suscitées (émeutes, intervention de la police et même menaces de mort proférées par les militaires gradés), les ronrons des provocateurs d’aujourd’hui semblent bien ternes (Centre Pompidou, jusqu’au 9 janvier. Tél. : +33 1 44 78 12 33).

Vienne 1900. En 91 tableaux, 55 dessins et trois sections (Histoires, Paysages, Figures), l’exposition confronte les enfants terribles de la vie viennoise entre 1890 et 1918 : Gustave Klimt, Koloman Moser (une première en France), Egon Schiele (dont une vaste rétrospective est organisée à l’Albertina de Vienne jusqu’au 16 mars) et Oskar Kokoschka. Trois générations ainsi confrontées autour de trois thématiques, dont la dernière, avec ses portraits et autoportraits, répond le mieux aux attentes (Grand Palais, jusqu’au 23 janvier. Tél. : +33 1 44 13 17 17). Rappelons ( Le Vif/L’Express du 4 novembre), au même endroit, le troublant voyage dans le temps que Jean Clair propose autour du thème de La Mélancolie, génie et folie en Occident (jusqu’au 16 janvier).

Autour des Demoiselles d’Avignon. Quand Picasso montre ce qui devrait être son  » chef-d’£uvre « , chacun se tait. L’£uvre est longtemps restée cachée. André Breton finit par la vendre à Paul Poiret. A la mort de ce dernier, aucun musée n’en veut. C’est à New York que la toile arrive enfin, au milieu des années 1930. Elle va y conquérir, surtout après 1937 et l’arrivée dans le même musée du fameux Guernica, toute la jeunesse des peintres américains. Or, en amont et en aval, il y a les hésitations du peintre, ses coups de gueule, ses exercices. Cette passionnante réunion d’£uvres connexes (le chef-d’£uvre est resté au Moma de New York) est doublée par une autre, qui réunit un ensemble de dessins de figures parmi les 1 500 que possède le musée (musée Picasso, jusqu’au 9 janvier. Tél. : +33 1 42 71 25 21).

L’Art russe dans la seconde moitié du xixe siècle. On pensait avoir tout appris grâce à Europalia Russie, mais le musée d’Orsay comble un vide. Entre le populisme et la slavophilie, le réalisme pesant et les imageries de contes et légendes, cette Russie-là connaît aussi un génie en la personne de Vroubel, trop peu représenté à Bruxelles (jusqu’au 8 janvier. Tél. : +33 1 40 49 47 50).

Brésil, l’héritage africain. Entre le xve et le xixe siècle, trois millions d’esclaves, arrachés à leurs terres africaines, arrivent au Brésil. Ils apportent leurs croyances, leur art et leurs danses, qui se mêlent au catholicisme imposé et aux traditions amérindiennes. Au son des tambours et après avoir rencontré des photographies qui montrent, par la persistance des fêtes, combien la tradition vit encore, on plonge dans la pénombre où sont posés, côte à côte, les modèles africains et leurs cousins afro-brésiliens, voire chrétiens, du Brésil (musée Dapper, jusqu’au 26 mars. Tél. : +33 1 45 00 91 75).

La Sculpture du Champa. Si l’art khmer a conquis la notoriété, il n’en va pas de même de l’art Cham du Vietnam, dont beaucoup d’£uvres ont, hélas, souffert des guerres d’Indochine et du désintérêt du monde scientifique. En associant les collections de Ho Chi Minh-Ville, de Da Nang et du musée parisien, l’exposition fait £uvre réparatrice en nous offrant le spectacle d’une beauté inédite qui puise ses sources dans l’héritage indien (musée Guimet, jusqu’au 9 janvier. Tél. : +33 1 56 52 53 00).

Kupka, le Cantique des cantiques. En 1996, les héritiers de Jindrich Waldes, inventeur du bouton-pression et grand amateur d’art, se voient restituer des £uvres confisquées d’abord par les nazis, puis nationalisées par les communistes. Waldes avait acquis, entre autres, un ensemble de dessins et d’aquarelles réalisés par Kupka (1871-1957) en vue d’illustrer le célèbre Cantique des cantiques. L’artiste tchèque y avait travaillé entre 1904 et 1931. Une découverte, doublée d’une publication aux éditions Cercle d’Art (Musée d’art et d’histoire du judaïsme, jusqu’au 8 janvier. Tél. : +33 1 53 01 86 60).

Renoir et Renoir. Exposition inaugurale de la nouvelle cinémathèque de Paris, installée à Bercy dans une architecture en creux, bosses et brillances, signée Frank O’Gehry et qui fut, un temps, un centre des arts américains. Un très beau voyage qui juxtapose les toiles et motifs du père et les extraits de films d’un fils qui avait reçu en héritage une façon de regarder le monde à travers les reflets de la lumière (Cinémathèque française, jusqu’au 9 janvier. Tél. : +33 1 71 19 32 00).

Cet immense rêve de l’océan.  » Devant tous ces prodigieux spectacles et cette énorme pensée vivante où je m’abîme, écrivait Victor Hugo en 1856, je finis par ne plus être qu’une espèce de témoin de Dieu.  » Alors, avec l’encre, la plume et le pinceau, le poète exprime ses sentiments face à la mer. Sans se préoccuper des lois du genre, il creuse les vagues, soulève l’écume et plonge. Voici 200 £uvres venues de Paris, Carpentras, Berlin, Guernesey et autres collections privées (maison de Victor Hugo, jusqu’au 5 mars. Tél : +33 1 42 72 10 16).

La Sculpture dans l’espace. Inaugurant la chapelle rénovée du musée Rodin, l’exposition se penche sur la question de la présentation, essentielle pour tout sculpteur. Donc, celle du socle. Ainsi les célèbres Bourgeois de Calais, que Rodin avait un temps songé à présenter à quatre mètres de hauteur. Bourdelle, Brancusi, Giacometti, Louise Bourgeois et, plus récemment, Didier Vermeiren et Richard Wentworth ont chacun donné leurs réponses. Le socle n’est pas la base, il peut asseoir ou participer à l’envolée de la figure, indiquer l’échelle et préciser le point de vue… (musée Rodin, jusqu’au 26 février. Tél. : +33 1 44 18 61 10).

Les Yokaï. Ce sont des monstres, des esprits, des fantômes, des êtres surnaturels qui ont l’art d’effrayer ou de faire sourire. Ils sont déjà là, sous forme de statuettes, dès l’époque japonaise Jomon (6000-300 av. J.-C.), et ont aujourd’hui la cote auprès des dessins animés signés Hayao Miyazaki. Du rouleau peint montrant les esprits des vieux objets (xvie siècle) à l’inventaire des Yokaï de Shigeru Mizuki, dessinateur des sixties, en passant par le Rouleau peint du cortège nocturne des Cent Démons et autres bestiaires de Hokusai, voici le fantastique du Japon comme on ne l’a jamais présenté (maison de la culture du Japon, jusqu’au 28 janvier. Tél. : +33 1 44 37 95 24).

Le Voyageur intérieur. Dans une scénographie rappelant la maison de Des Esseintes, entre labyrinthe, kaléidoscope et filtres, de jeunes artistes londoniens et parisiens perpétuent cette douceur assassine des  » Décadents  » de l’époque symboliste. D’une cave rougie en laine à la Black Latex Vampyre Zone ou au Cabinet londonien, via une galerie de portraits sur fond or à une zone latex, le visiteur entre dans un espace d’une inquiétante étrangeté (Espace Electra, jusqu’au 5 mars. Tél. : +33 1 40 42 57 44).

Ron Mueck. Les sculptures en terre de Ron Mueck peuvent être petites ou gigantesques. Elles impressionnent toujours avec la même énergie. C’est que, au-delà du réalisme maniaco-scientifique de ses personnages souvent nus, par-delà la présence du sang sous la peau qu’on devine fine et fragile, par-delà le vieillissement, l’artiste inclut des dérapages (difformités, dimensions…). L’Australien (né en 1958) commença sa carrière comme créateur de marionnettes. Puis, à Holywood, il fabriqua des mannequins. En 1997, il est découvert par le collectionneur Saatchi. Quatre ans plus tard, une de ses £uvres était présentée à la Biennale de Venise. Il est désormais célèbre (Fondation Cartier. Jusqu’au 19 février. Tél. : +33 1 42 18 56 50).

Lille et environs

L a Volupté numérique. Usant des technologies de pointe, des artistes débordent l’aspect froid des images numériques en y insufflant des troubles évocateurs des sensualités de la matière picturale, des textures sculpturales ou encore des lumières de l’argentique. De Gary Hill à Thierry de Mey et Anne Teresa De Keersmaeker, une suite d’installations et multimédias numériques qui font rêver (Lille, palais des Beaux-Arts, du 17 décembre au 27 février. Tél. : +33 3 20 06 78 00).

La peau est ce qu’il y a de plus profond. De Man Ray à Bill Viola, de Louise Bourgeois à Robert Morris, une centaine d’£uvres, toutes disciplines confondues, explorent les mille et une façons de rendre compte de cette limite du corps, tour à tour fenêtre et porte close. A Valenciennes, celles-ci se mêlent aux £uvres de Rubens, Watteau et Carpeaux. De l’apparition à l’affleurement, de l’être imaginaire à l’empreinte, l’avancée en ces terres fragiles est aussi un voyage en soi-même (Valenciennes, musée des Beaux-Arts, jusqu’au 13 mars. Tél. : +33 3 27 22 57 20).

Dubuffet et l’art brut. Face à face, avec la collaboration du musée de l’Art brut de Lausanne et le Museum Kunst Palace de Düsseldorf, les £uvres de Jean Dubuffet et celles d’artistes sans  » formation  » que l’artiste français a collectionnées toute sa vie. Des premières peintures (les Métros de 1943) aux Mires de la fin de sa vie, en passant par la série de L’Hourloupe, Dubuffet n’a eu de cesse de proclamer la révolte contre la culture et de trouver les moyens d’échapper à sa mainmise. Et, en retrouvant quelque 150 £uvres signées Aloïs, Lesage, Forestier et autres, on construit les liens qui illuminent, à leur façon, la pensée Dubuffet (Villeneuve-d’Ascq, musée d’Art moderne, jusqu’au 2 janvier. Tél. : +33 3 20 19 68 68).

Matisse-Derain. Ou les circonstances de la naissance du fauvisme durant l’été 1905, quand les deux peintres travaillent côte à côte ( lire Le Vif/L’Express du 11 novembre) (au Cateau-Cambrésis, musée Matisse, jusqu’au 22 janvier. Tél. : +33 3 27 84 64 78).

Londres

D iane Arbus Revelations. L’une des plus grandes photographes américaines commence sa carrière au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui l’intéresse, c’est le petit peuple, la vie à ras de terre et de bitume. Rien n’a changé dans les années 1960, sauf les appareils photographiques eux-mêmes, que le musée se plaît à poser au centre des différentes salles. On pénètre même plus avant dans l’intimité de l’artiste, sa chambre noire, sa bibliothèque. Et puis, à nouveau, les images de cette anthropologue de la vie contemporaine qui pointa avec force les liens entre l’artifice et le vrai, le réel et ses théâtres, en une manière tranchée nette. Dure, et si empathique (Victoria and Albert Museum, jusqu’au 13 janvier. Tél. : +44 207 942 25 00).

Rachel Whiteread. Après Louise Bourgeois, Anish Kapoor, Olafur Eliasson ou encore Bruce Naumann, c’est le sculpteur Rachel Whiteread qui métamorphose l’immense hall dit des turbines de la Tate Modern. C’est grand, c’est blanc : ce sont des montagnes de cubes, des équilibres précaires, des couloirs, des coins sans issue. Un entassement de 14 000 morceaux de sucre géants ! (Tate Modern, jusqu’au 2 avril. Tél. : +44 207 887 88 88).

Self Portrait ( Le Vif/L’Express du 25 novembre). Une soixantaine d’autoportraits, depuis Van Eyck jusqu’à nos jours. Les femmes peintres, et pas seulement Frida Kahlo, y jouent un premier rôle (National Gallery, jusqu’au 29 janvier). Dans le même numéro, nos évoquions aussi deux autres expositions, Forgotten Empire : The World of Ancient Persia (British Museum, jusqu’au 8 janvier) et China, The Three Emperors, 1662-1795 (Royal Academy of Arts, jusqu’au 17 avril).

Amsterdam

I ndonésie, la découverte du passé. Voici 300 £uvres venues en droite ligne des musées de Jakarta et de celui de Leyde, le plus riche en Europe : des sculptures du xiiie siècle et objets d’or venus des palais de Sulawesi, Lombok et Bali ainsi que des pièces ethnographiques en provenance de l’Indonésie de l’est et de l’ouest, y compris de la Papouasie-Occidentale, l’Irian-Jaya (De Nieuwe Kerk, du 17 décembre au 17 avril. Tél. : +31 20 638 69 09).

Rineke Dijkstra. Après Paris (Jeu de paume) et Barcelone, les 65 portraits de la photographe hollandaise font escale au Stedelijk Museum. C’est sa série de portraits sur la plage, figures frontales de jeunes Américains, Belges ou encore Ukrainiens, qui fit sa célébrité. Le choix du moment décisif, de l’instant béni est ici celui où la pose marque un premier temps de faiblesse (jusqu’au 6 février. Tél. : +31 20 573 29 11).

Beestachtig mooi. Une exposition pour les jeunes de 7 à 77 ans. On y parle d’animaux. Voici un chien, un chat, une méduse, une girafe : 200 £uvres et objets de curiosité réalisés au moment historique de l’essor industriel (1750-1900). C’est-à-dire, au temps où l’Europe partait à la conquête de ses colonies, développait le machinisme et observait, archivait et classait le monde naturel. Des tableaux pittoresques avoisinent des études objectives et des habiletés artisanales, le tout sur un mode interactif et ludique (Van Gogh Museum, jusqu’au 5 février. Tél. : +31 20 570 52 00).

Bonn

M atisse, Figure, Couleur, Espace. Quelque 80 toiles ont été réunies autour du thème de la Femme dans un intérieur. Ou comment, en un demi-siècle, le peintre français n’a cessé de travailler celui-ci, somme toute très académique, pris entre deux opposés : sa volonté d’être moderne et celle de s’inscrire dans une tradition classique (Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, jusqu’au 19 février. Tél : +49 211 83 81 152).

Le Baroque au Vatican. En collaboration avec la bibliothèque apostolique du Vatican, la Fabricca di San Pietro et les Musées du Vatican, l’exposition décrit le faste et les curiosités de cette époque. On y retrouve Bernin, Pierre de Cortone, Francesco Borromini, Nicolas Poussin. Au total, 350 pièces qui révèlent aussi combien, aux côtés des images, la science et son enseignement étaient au c£ur des sollicitudes papales (Kunst und Ausstel- lungshalle der Bundesrepublik Deutschland, jusqu’au 19 mars. Tél. : +49 228 91 71 200).

Guy Gilsoul

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