Les Etats arabes peuvent-ils se démocratiser ?

Chef tout-puissant, libertés restreintes, opposition neutralisée… L’autoritarisme règne dans la grande majorité de ces pays. Les experts conviennent que la démocratie doit passer par une libération de la société civile. Mais alors, quelle place pour la religion, et pour le courant islamiste, dans le champ politique ?

Hamadi Redissi

Professeur de sciences politiques à l’université de Tunis, auteur de L’Exception islamique (Seuil, 2004)

Robert Malley

Ancien conseiller du président Clinton, directeur du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord de l’International Crisis Group

Moustafa Kamel el-Sayyid

Professeur de sciences politiques à l’université du Caire, directeur du think tank Partners in Development

Antoine Sfeir

Directeur des Cahiers de l’Orient, coauteur, avec René Andrau, de Liberté, égalité, Islam (Taillandier)

Jean-Noël Ferrié

Chercheur au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales du Caire

Le 7 septembre, le président Hosni Moubarak était réélu sans surprise pour un cinquième mandat à la tête de l’Etat égyptien. Il avait certes accepté, sous la pression de Washington, que l’élection soit pour la première fois pluraliste, mais fait en sorte de n’avoir à affronter aucun challenger crédible. L’Egypte a un président et un Parlement élus. Elle n’est pas pour autant une démocratie, loin s’en faut. C’est un mélange d’autoritarisme et de clientélisme : le parti du président occupe l’essentiel du champ politique ; l’état d’urgence, décrété au lendemain de l’assassinat du président Anouar el-Sadate, en octobre 1981, et jamais levé depuis, limite considérablement les moyens d’action de l’opposition et du secteur associatif. L’Egypte n’est pas un cas isolé. Elle est même dans une situation banale : la grande majorité des Etats arabes fonctionnent, peu ou prou, selon ce schéma, avec un multipartisme de façade et un zaïm – un chef – qui gouverne grâce aux réseaux de l’ex-parti unique et/ou à sa police.

Est-ce une fatalité ? Y a-t-il une chance pour que les pays du monde arabo-musulman comblent un jour leur déficit démocratique ? La démocratie ne s’apporte pas de l’extérieur, et moins encore ne s’impose. Elle ne peut être que le fruit d’une évolution – ou d’une révolution – de l’intérieur. C’est notamment ce que souligne un rapport consacré au déficit démocratique dans le monde arabe, publié au mois d’avril dernier. Une centaine d’intellectuels de la région ont participé à cette étude, dirigée par Nader Fergany, directeur d’un centre de recherche au Caire, et commanditée par le Programme des Nations unies pour le développement. Sa principale conclusion : la libéralisation de la sphère politique passe obligatoirement par une libération préalable de la société civile. En clair, résumait à l’époque Nader Fergany :  » Liberté d’opinion, liberté d’expression et liberté d’association « .

Dire cela, c’est, forcément, poser la question de la place de la sensibilité islamiste. Une véritable démocratisation, dans bon nombre de pays arabes, profiterait sans doute d’abord à cette mouvance, qui a su occuper un peu partout le champ social. C’est en tout cas ce que semblent démontrer les récentes élections législatives en Egypte (lire page 55). Comment, alors, s’assurer qu’un tel processus ne débouchera pas sur une autre forme d’autoritarisme ou de dictature ? Certains de nos interlocuteurs estiment possible d’envisager une démocratie qui intègre le courant islamiste. En construisant d’abord ce que Robert Malley, ex-conseiller de Bill Clinton, appelle l' » armature de la démocratie « , c’est-à-dire une société pluraliste. Un point de vue partagé par l’universitaire égyptien Moustafa Kamel el-Sayyid, qui insiste sur l’importance de la société civile. Tandis qu’Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l’Orient, et Hamadi Redissi, professeur à l’université de Tunis, voient dans la séparation du champ politique et de la religion un préalable à toute démocratisation. Jean-Noël Ferrié, chercheur français au Caire, souligne, lui, le caractère largement illusoire des ouvertures concédées par les régimes en place.

 »Une inadéquation entre l’islam et les valeurs de la démocratie »

Les pays arabes ne pourront pas se démocratiser tant qu’ils n’adopteront pas des institutions neutres envers les différents courants idéologiques, et en tout premier lieu la religion. Il faut admettre en effet que l’islam est au c£ur du problème. Il n’empêche certes pas le recours aux élections, mais, au-delà des questions de procédure ou de mécanique démocratique, il existe bien une inadéquation entre la religion musulmane et les valeurs de la démocratie, qu’il s’agisse du principe d’égalité ou de la liberté de conscience, pour ne citer que celles-là.

A ce facteur de blocage, que seule pourrait résoudre la création d’un espace neutre, s’en ajoutent d’autres, que l’on retrouve dans la plupart des pays du monde arabo-islamique. Partout ou presque, l’Etat y est à la fois trop et pas assez présent. Trop, à travers ses polices et des services publics tentaculaires, qui sont autant de freins à l’initiative. Pas assez, parce que l’Etat de droit est inexistant. Ce qui se traduit par une absence de culture civique, une gabegie généralisée et des autorités qui ne sont plus légitimes aux yeux des citoyens. Lesquels tendent à se définir par leur appartenance ethnique ou religieuse. La religion passe avant la nation.

Prédateurs et irrationnels, les régimes arabes ne sont pas parvenus à construire des économies modernes. Résultat : le phénomène, constaté ailleurs, d’une démocratisation tractée par la modernisation n’a pas pu se produire. Même dans les pays qui ont un revenu confortable, comme la Tunisie. Car on y a affaire à des Etats rentiers – les Etats pétroliers, notamment – ou quasi rentiers – ceux qui ont développé une économie de services. Les citoyens sont entretenus – or il n’y a pas de démocratie sans impôts. Et il en résulte à la fois une culture du patronage – on n’est pas citoyen, mais patron ou client – et une éthique de la paresse.

Autoritarisme, déclin économique, conservatisme religieux : ces maux se conjuguent pour empêcher les pays arabes d’entrer enfin dans un cercle vertueux et de rejoindre le reste du monde. C’est, en quelque sorte, l’exception islamique. Et cela risque d’être vrai longtemps encore. Car les pressions américaines, que j’approuve sans enthousiasme, n’y changeront rien. Les Etats, bien sûr, les récusent, mais pas eux seulement. Le rejet vient aussi, massif, des sociétés civiles, sans lesquelles rien n’est possible.

 »Les élections doivent être l’aboutissement d’un processus »

Si l’on entend par là qu’ils peuvent se doter de régimes plus représentatifs, plus pluralistes, plus respectueux des droits de l’homme, la réponse est évidemment oui : les pays arabes peuvent se démocratiser. Mais la question, en apparence facile, est en réalité beaucoup plus complexe. Parce que la notion de démocratisation est elle-même complexe et qu’elle a donné lieu à des simplifications erronées, surtout ces derniers temps, et surtout concernant les pays arabes. Il ne s’agit pas uniquement, comme on a souvent tendance à le croire, d’organiser des élections. L’organisation d’élections, même relativement pluralistes, même relativement libres, sans que certaines questions fondamentales aient été, au préalable, résolues n’aboutit pas à davantage de démocratie. Au mieux elle diffère les crises, mais elle ne les résout pas. On l’a vu en Algérie avec le scrutin du 26 décembre 1991, et tout récemment en Irak. Il ne servait pas à grand-chose d’appeler les Irakiens à choisir leurs représentants alors que la question de l’intégration des sunnites dans le champ politique et la question du droit des minorités n’avaient pas été réglées. L’échec était quasi-inéluctable.

Les élections doivent être l’aboutissement d’un processus. Il faut, auparavant, construire l’armature d’une démocratie : une société civile avec des contre-pouvoirs, une presse libre, la définition des droits et prérogatives des minorités ethniques ou confessionnelles, etc. Il faudra aussi, inévitablement, prendre à bras-le-corps la question de l’intégration des courants islamistes. C’est une hypothèque sur laquelle la rhétorique occidentale, américaine surtout, fait le plus souvent l’impasse. On ne peut pourtant pas l’ignorer si l’on veut parler sérieusement de démocratisation. L’intégration des islamistes est possible à la condition de ne pas être faite n’importe comment. S’il n’y a que des islamistes face à un régime autoritaire, leur légalisation débouchera sur une nouvelle hégémonie. En revanche, si on les exclut, on ne pourra pas parler de démocratie véritable. Il faut que l’espace entre l’Etat et eux soit rempli, qu’il y ait dans le champ politique d’autres partis, d’autres sensibilités. Pour que, le moment venu – et le moment viendra certainement – les citoyens aient un vrai choix pluraliste.

 »C’est un mode de pensée qu’il faut réformer »

Dans un pays comme l’Egypte, le développement est conçu sous un angle exclusivement économique, sans tenir compte des aspects politiques, sociaux ou culturels. Pour changer cette conception du développement, qui va au-delà de la question de la démocratisation, il faut faire pression sur les autorités publiques par tous les moyens disponibles : médias, conférences, débats en présence de responsables gouvernementaux, contestation politique, etc. En Egypte, ce travail commence à porter ses fruits, au moins au niveau du discours : les autorités reconnaissent aujourd’hui l’importance de la société civile, de la participation politique, du développement social, ce qui n’était pas le cas voici quelques années. Il y a aussi un début de changement au niveau de la pratique, par exemple sur la liberté d’expression, dans la presse ou même dans la rue, puisque certaines manifestations sont désormais tolérées. Mais ce changement ne va ni assez loin ni assez vite. Les habitudes sont tellement ancrées que les autorités finissent souvent par faire le contraire de ce qu’elles disent. On le voit en Egypte avec les récentes réformes politiques et électorales, qui ont en réalité rendu le système encore plus fermé qu’avant. Il s’agit d’un combat de longue haleine, car c’est tout un mode de pensée qu’il faut réformer. La difficulté, c’est que le gouvernement est sourd aux demandes de l’opposition, qui, elle-même, n’est pas assez puissante ni organisée pour influencer l’opinion publique. Pour réduire ce fossé entre les élites politisées et la population, il faut donc que cette dernière ait le sentiment que les réformes vont se traduire par une amélioration de ses conditions de vie. Pour croire aux bienfaits de la démocratie, les gens ont besoin d’actes concrets. En Egypte, cela pourrait commencer par la libération des quelque 20 000 prisonniers politiques et d’opinion, et par des élections réellement libres et ouvertes à tous les courants, y compris les Frères musulmans, qui ont été, longtemps, écartés du jeu. l

 »Pas de démocratie sans laïcisation »

Les peuples arabes sont évidemment tout à fait aptes à la démocratie. Pour les pays arabes, c’est une autre histoire. Pour qu’ils puissent se démocratiser, il faudrait d’abord qu’ils aient des démocrates. Or la plupart des démocrates arabes ont préféré aller s’installer en Europe ou aux Etats-Unis. Cela, pour des raisons évidentes et objectives : il y a dans le monde arabe, depuis une quarantaine d’années, une rupture de la représentativité. Les régimes en place ont instrumentalisé les institutions dont ils avaient hérité, qu’il s’agisse des institutions politiques, de la justice ou des syndicats. Ils ont privé les peuples du droit à la justice, pénale ou sociale. Ils ont fait en sorte qu’ils ne puissent acquérir les savoirs nécessaires à la démocratie, ou que ceux qui les avaient malgré tout acquis finissent, découragés, par choisir l’exil. Ils ont fait le vide entre eux et les islamistes. Regroupés autour de mosquées devenues les seuls lieux d’échange, ces derniers se sont approprié le champ social.

Cela ne veut pas dire que la démocratisation du monde arabe soit impossible. Mais il n’y aura pas de démocratie sans que, d’abord, soit introduit un certain pluralisme dans la société, sans le retour des militaires dans les casernes et sans la laïcisation, c’est-à-dire le cantonnement de la religion à la sphère privée. L’interprétation littérale des textes de l’islam s’y oppose sans doute, mais les musulmans y sont prêts. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe en France, où l’immense majorité des musulmans sont laïques et républicains.

 »Ces régimes ne mèneront pas le processus à son terme »

Depuis la chute du bloc soviétique, plus aucun chef d’Etat arabe ne revendique une autre idéologie que la démocratie. On assiste à un processus de libéralisation des régimes autoritaires, qui desserrent un peu l’étreinte sur la société civile. Mais il est illusoire de croire que cela va déboucher sur un vrai système démocratique, car ces régimes n’ont aucune intention de mener le processus à son terme. Cet espace de liberté est accordé pour solde de tout compte, avec pour objectif principal de stabiliser le régime. Dans le domaine politique, ce n’est d’ailleurs qu’une fois tous les opposants – pas seulement les islamistes – éliminés, ou réduits à l’état de figurants, que le régime concède quelques signes d’ouverture. On l’a vu au Maroc, quand Hassan II a fait entrer une partie de l’opposition au gouvernement en 1997, ou récemment en Egypte, où Hosni Moubarak n’a pris aucun risque à ouvrir l’élection présidentielle au multipartisme, faute de rival sérieux. De ce point de vue, les réformes  » démocratiques  » sont plus le signe du bon fonctionnement des appareils répressifs que le résultat de pressions, internes ou externes. C’est la limite de la  » théorie des dominos  » des néoconservateurs américains : on a pu constater en Irak, on le peut aujourd’hui en Iran, que les pressions cessent d’être efficaces à partir du moment où la stabilité, voire la survie, du régime est menacée, ou qu’il n’a plus rien à obtenir en échange. l

Dominique Lagarde et Tangui Salaün

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