Les effets pervers d’une loi généreuse

L’école jusqu’à 18 ans ? C’est obligatoire depuis vingt ans ! Mais l’anniversaire est passé inaperçu. Dommage. Il est temps de faire le bilan

Le 17 juin 1983, les groupes politiques du parlement de la Communauté française votent, à l’unanimité, la prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à l’âge de 18 ans. Unanimité, le fait est rare. Et l’évolution des esprits, spectaculaire. En 1921, la loi de prolongation de la scolarité obligatoire jusqu’à 14 ans avait suscité moult débats et oppositions. En 1983, les motivations sont généreuses :  » Les chances d’accéder à un emploi sont liées au niveau de formation. Il s’agit dès lors de donner à chaque jeune une formation professionnelle plus approfondie « , dit le texte. Ce vote fait passer brusquement la Communauté française de l’une des scolarités obligatoires les plus courtes d’Europe (14 ans comme Chypre, l’Italie et le Portugal à cette époque) à la scolarité la plus longue.

Un nouveau parcours scolaire

La loi réorganise l’ensemble du parcours scolaire. Les élèves doivent fréquenter le primaire pendant six années scolaires au moins et sept au plus. Le redoublement n’est donc plus autorisé qu’une seule fois. Ensuite, ils passent dans le premier degré du secondaire qui devient donc un  » tronc commun  » pour tous. Enfin, ils peuvent opter pour un enseignement de plein exercice dans diverses filières (artistique, générale, technique, professionnelle) ou pour un enseignement à temps partiel (mi-temps scolaire, mi-temps travail) selon diverses formules (alternance, apprentissage des Classes moyennes, apprentissage industriel).

De plus, la loi rend l’enseignement de plein exercice obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans (si l’élève a terminé avec succès les deux premières années du secondaire) ou 16 ans (s’il n’a pas réussi ces deux années). Aucun élève ne peut plus quitter l’école avant 18 ans. Ceci concerne surtout le technique et plus encore le professionnel où les élèves, arrivés à l’âge de 14 ans, pouvaient laisser l’école derrière eux. Cela, c’est fini et cela correspond à l’évolution des besoins de connaissance dans la société.

Orientation versus relégation

Mais imposer une obligation scolaire à des élèves qui, sans cela, auraient depuis longtemps quitté une école synonyme pour eux d’échec et d’ennui suppose que l’on adapte cet enseignement à leurs besoins. Or, la loi de 1983 à peine votée, les moyens financiers nécessaires à son application lui sont enlevés. A Val Duchesse, en 1985, les mesures Martens-Gol entraînent une diminution du taux d’encadrement des élèves de l’ordre de 8 à 12 %. Des milliers d’emplois sont perdus pour les enseignants et, pour les élèves, les conditions d’apprentissage sont bien moins favorables. L’indispensable réforme du professionnel reste en rade : évoquée en 1978, puis en 1983, elle réapparaît en 1997 avec le décret  » Missions  » et les profils de qualification… C’est tout !

Les effets pervers sont lourds. La loi de 1983 a bien modifié la logique d’orientation des élèves, mais pas dans l’esprit prévu. Elle voulait favoriser un choix basé sur les talents et les goûts et non plus sur l’origine socioculturelle. Mais, aux yeux des élèves et des familles, le secondaire général est devenu la voie royale pour tous, le technique et surtout le professionnel étant vécus comme des filières de relégation successives. En effet, les élèves ne peuvent pas passer plus de trois ans dans le premier degré. S’ils échouent, ils sont réorientés vers le technique ou le professionnel.

Les écarts se creusent

Ces deux filières accueillent donc aujourd’hui une majorité d’élèves découragés, démotivés et, pour certains, agressifs. Du coup, les élèves dotés d’un véritable projet professionnel ne s’y inscrivent plus, leurs familles cherchent d’autres voies (apprentissage des Classes moyennes, compagnonnage en France, etc.). Les objectifs de 1983 ne sont donc pas atteints. Pis, ce seraient finalement les enfants issus des classes supérieures et moyennes qui auraient le plus profité des possibilités nouvelles offertes par ces efforts de démocratisation. Les écarts se creusent comme l’ont montré, à leur manière, diverses études : en 1992, la Radioscopie de l’enseignement en Communauté française de Belgique, rédigée par plusieurs universités, le signale ; en 1992 aussi, le rapport de l’OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économiques) sur les systèmes d’enseignement dans les pays industrialisés place notre enseignement au 16e rang des 24 pays les plus riches du monde. Dix ans plus tard, en 2002, l’enquête Pisa confirme la tendance. L’enseignement est montré du doigt. Mais, curieusement, le 20e anniversaire du vote de la loi de 1983 est passé partout sous silence. Il aurait pourtant été opportun d’en mesurer les effets après deux décennies de mise en £uvre.

Un parcours optimal ?

A son actif ? Le maintien à l’école de nombreuses jeunes filles, notamment d’origine immigrée, avec des résultats positifs et des formations meilleures que ce qu’elles auraient pu espérer par le passé. A son passif ? Des problèmes pour  » l’école de la réussite  » dans le primaire û où les enseignants se plaignent de ne plus bénéficier du temps suffisant pour assurer les fondements des connaissances à tous les élèves û ainsi que le déclin des filières de qualification, avec des effets néfastes sur le marché de l’emploi. Il aurait été opportun d’évaluer si le parcours décidé en 1983 est vraiment optimal. Les pays nordiques, qui caracolent en tête des études comparatives internationales mentionnées, organisent le primaire de 6 à 14 ans pour tous les enfants, le temps d’assurer à chacun des bases solides. Ensuite vient l’orientation par filière. Elle se fait au même âge que chez nous, mais par premier choix et non par relégations successives.

Dans une école saturée de réformes, il est sans doute difficile d’imaginer un changement de pareille ampleur, mais il n’en est pas moins indispensable de dresser un bilan solide et d’en retirer les orientations positives qui s’imposent.

Anne-Marie Pirard

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