Les deux Michelle Martin

Plus que Marc Dutroux et sa psychopathie massive, son ex-épouse est la véritable énigme psychologique du procès d’Arlon. Comment cette femme douce, bien éduquée, a-t-elle pu rester sans réaction à tant d’horreurs ?

Les diplômés de la promotion 1981 de l’Ecole normale de Nivelles auraient dû garder un très bon souvenir de cette soirée de retrouvailles chez Marc A., en 1984. Marc, Christine, Fabienne, Yves, Michelle… Des jeunes gens sans histoire. Mais il y avait cet autre Marc, l’ami de Michelle, vulgaire, obsédé par l’argent, lançant leur bébé Frédéric de 2 mois en l’air, proférant des propos idiots sur l’accouchement de sa compagne, puis démarrant sa voiture en trombe, en faisant crisser les pneus et hurler la radio. Après le départ du couple, ils ont dû se regarder, désolés. Qu’est-ce qu’elle lui trouvait, à ce type ? On avait changé Michelle, la muse blonde de leur groupe, celle qui venait en tailleur aux cours, pince-sans-rire, bonne élève, discrète sur sa vie familiale, mais qu’on savait morose : orpheline de son père à 6 ans, gâtée matériellement mais étouffée par une mère stricte, possessive, dont elle partageait encore le lit à l’âge de 18 ans. Lorsque Michelle Martin rencontre Marc Dutroux à la patinoire de Forest, elle a 21 ans. Longue, mince, elle correspond à son idéal féminin. Lui est déjà marié avec Françoise D., une femme douce, dont il a deux fils. Il emprunte le patronyme de Françoise pour draguer les filles. Son épouse à peine enceinte, il la bat, la trompe, mais parvient toujours à rentrer dans ses bonnes grâces en l’endormant de belles paroles. Une autre jeune fille est également tombée dans ses filets à l’âge de 14 ans, Monique W., qui lui restera étonnamment fidèle à travers les vicissitudes de la vie, et notamment, son incarcération de 1986, après sa première série d’enlèvements, de viols et de séquestrations, dont il se disculpe à ses yeux. Marc Dutroux a fait des pieds et des mains pour que son fils Frédéric soit confié à Monique comme famille d’accueil, au début de 1996.  » Il voulait vivre avec Michelle et Françoise à la fois. Je crois réellement qu’il a aimé Françoise « , confie à la cour d’assises d’Arlon Annie M., une voisine de Goutroux, où se trouvait le premier domicile du jeune ménage Dutroux-Françoise D. Celle-ci ayant surpris Michelle –  » habillée « , précise-t-elle – dans le lit conjugal, se fera jeter à la porte par son mari et finira par rompre avec lui.  » Chez Michelle Martin, note la voisine, la soumission confinait à l’avilissement. Elle était devenue une loque.  » Négligée, vivant dans un désordre indescriptible, elle ne savait pas protéger son propre enfant.  » Un jour, se souvient Annie M., il faisait très froid, ils étaient occupés à déménager quelque chose dans la rue. L’enfant, âgé d’environ 2 ans, était dehors, à peine couvert et grelottait. Je lui en ai fait la remarque. Elle m’a dit : ôJe ne saurais pas faire autrement. Si tu savais dans quelle galère je suis… »  » Les amies de classe de Michelle ont aussi été frappées par sa désinvolture à l’égard du bébé et par son amoralité :  » Pour faire patienter un ami de son mari, elle avait proposé de lui passer une cassette porno, rapporte Fabienne D. En boîte, elle se laissait draguer… Ce n’était plus Michelle.  » En quelques mois, peut-être quelques semaines, toutes ses barrières morales avaient sauté. L’amour, le sexe, la manipulation mentale et affective ? Car les coups ne commenceront qu’à la première grossesse… D’après Monique W., Marc Dutroux était un amant normal, plutôt gentil, parlant après l’amour. Aucune trace de pratiques  » déviantes « . Si ce n’est ce besoin implacable de dominer. La voisine de Goutroux se souvient avoir entendu Dutroux regretter que Michelle Martin et Françoise D. n’aient pas été plus jeunes :  » Il aurait pu les manier comme il en avait envie.  » Son idée fixe n’était-elle pas d’avoir une petite fille,  » pour faire lui-même son éducation  » ?

Michelle Martin, explique le neuropsychiatre Philippe Jocquet, présente une  » dépendance à l’image masculine « . La conclusion des experts psychiatres est claire : mis à part les  » bouffées délirantes  » de 1986 – elle avait 26 ans -, qu’on peut mettre sur le compte de l’effondrement hormonal consécutif à sa fausse couche en prison (où elle avait déjà rejoint Dutroux pour complicité dans une première série d’enlèvements et de viols de jeunes filles), la jeune femme ne souffre d’aucun déséquilibre grave et ne présente pas d’éléments laissant augurer d’une  » dangerosité sociale particulière « . Certes, elle a une personnalité fragile, sensible au stress mais, en 2002,  » le tableau est nettoyé « , l' » élan vital  » revient. De nouveau, Michelle Martin est aimée des femmes. Sa douceur, sa blondeur et sa gentillesse – en un mot, sa séduction – s’exercent sur son entourage carcéral. La femme de 1996,  » déstructurée, hagarde « , en régime d’isolement sévère à la prison de Namur, a cédé la place à une détenue modèle.  » Elle a toujours admis les règles du jeu « , relève Valérie L., directrice de prison à Namur. Michelle Martin est plus confiante en elle, plus  » revendicatrice  » aussi. Mais, à l’approche de la session d’assises, les tendances dépressives réapparaissent : difficultés à s’exprimer, à dormir…  » Les années d’incarcération peuvent être une indication intéressante pour évaluer la personne « , avance prudemment Valérie L.

Martin et le respect des normes, Martin et le respect des autres. A première vue, des attitudes tout à fait contradictoires avec ses actes réels. Mais néanmoins compatibles. Et fonctionnellement utiles s’il s’agit de faire passer le couple Dutroux pour des parents soudés par l’intérêt de leurs enfants.  » Elle a été collaborante « , disent les enquêteurs, qui reprennent, en guise de conclusion, les avis mesurés d’un médecin de famille et d’une psychologue qui ont eu le sentiment d’être manipulés par elle. De fait, après ses multiples versions du début, Michelle Martin a apporté nombre d’informations décisives qui ont été corroborées par l’enquête. Mais sa  » collaboration  » ne va pas jusqu’à la confession sincère. Des témoins, amies ou anciens professeurs défilant à la barre, ont essayé de faire vibrer la corde d’une ancienne affection pour obtenir d’elle quelques mots vrais sur le sort des enfants décédés.  » J’ai honte, j’ai été lâche, je regrette, mais j’ai dit tout ce que je savais « , répète-t-elle, de sa voix bien timbrée d’institutrice.  » J’ai entendu une position d’auto-examen, confirme le Pr Christian Mormont (ULg), auteur du rapport d’expertise psychologique, mais aussi un déni complet de responsabilité.  » Anne G., assistante sociale au CPAS de Waterloo, a décrit l’étrangeté du sentiment suscité par la jeune femme :  » Je n’ai jamais pu me faire une opinion à son sujet. C’était un ange et un démon, avec le côté mystérieux de sa soumission à son mari.  » D’après le Pr Mormont,  » ce qui se passe dans un secteur n’a pas de communication ou de retentisse- ment sur un autre secteur  » de sa vie. Puis, ajoutant à l’intention d’un avocat qui souhaiterait un jugement moral plus tranché :  » La responsabilité n’est pas une question psychologique.  » La dynamique d’un couple n’est pas davantage de l’ordre de la connaissance judiciaire. Marc Dutroux qui, après un enlèvement réussi, téléphonait dans l’heure à son épouse, avait-il besoin de ce miroir misérable pour se sentir encore plus fort ? Ne lui a-t-il pas, aussi, transmis un peu de son sentiment illogique de toute-puissance ? Lorsque son mari est derrière les barreaux pour une affaire de séquestration d’adultes, entre décembre 1995 et mars 1996, elle entreprend des démarches pour redevenir institutrice, alors que deux petites filles agonisaient sans doute encore dans la cache. Alors qu’un mot d’elle, à ce moment, par exemple à la police, aurait peut-être permis d’éviter le pire…

Marie-Cécile Royen

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