Les contradictions de Téhéran

Et si nous agissions plutôt que de réagir ? Europe et Amérique, Chine et Russie vont aujourd’hui à l’épreuve de force avec l’Iran sur la question nucléaire. Elles y vont presque à reculons, à regret en tout cas, car la saisine du Conseil de sécurité mène à des sanctions économiques dont l’efficacité est, pour le moins, douteuse.

Ce n’est pas qu’elles n’inquiètent pas l’Iran.

Il les redoute, même, car les plus corrompus de ses dirigeants craignent pour leur argent, tandis que les classes moyennes n’ont, elles, aucun désir de laisser compromettre leur ascension sociale.

L’Iran s’est urbanisé. Sous le tchador, les femmes sont bardées de diplômes universitaires. Le dynamisme des petites entreprises dope l’importation de produits de consommation. Cadres et patrons du privé ont acquis un poids politique. Les sanctions accentueraient, autrement dit, le rejet de la théocratie par une population extraordinairement jeune et aspirant à l’ouverture, mais elles auraient un revers bien plus évident encore.

Comme à Cuba ou dans l’Irak de Saddam, elles donneraient une excuse aux échecs économiques du régime et lui permettraient de faire appel à l’unité nationale tout en renforçant son emprise policière. Elles seraient, surtout, aisément contournables par un pays regorgeant de pétrole à une époque où le monde en manque et où les cours s’envolent. Plus grave encore, l’Iran pourrait alors se poser en héraut de l’islam, jeter de l’huile sur le feu en Irak et attiser à son profit la radicalisation des pays sunnites où les Frères musulmans ont entamé leur marche vers le pouvoir.

Son président, Mahmoud Ahmadinejad, s’y emploie déjà.

Dans la bataille politique en cours à Téhéran, c’est la carte qu’il joue contre ses rivaux réformateurs ou réalistes. Il la joue malheureusement bien, et non seulement des sanctions n’empêcheraient pas l’Iran d’accélérer ses programmes nucléaires, mais elles risqueraient aussi de renforcer ce fanatique dans la hiérarchie d’une dictature bientôt dotée de la bombe.

A double tranchant, l’arme des sanctions pourrait bien se révéler contre-productive et, puisqu’on le sait, autant ne pas y aller comme à l’échafaud, les yeux bandés.

Il serait temps de reprendre l’initiative, de brandir un plus gros bâton tout en tendant une plus grosse carotte.

Puisqu’une intervention militaire n’est pas crédible et que personne ne l’ignore, il est temps de travailler à accorder les grandes puissances sur une double stratégie – sur la définition de sanctions assez dures et clairement énoncées pour augmenter l’inquiétude du régime iranien et, parallèlement, sur des offres de compromis assez alléchantes pour aiguiser ses divisions.

L’Iran chiite veut à la fois renforcer sa sécurité régionale face à la montée de l’islamisme sunnite, assurer la pérennité de son régime et s’ouvrir aux investissements occidentaux dont il a besoin. Les contradictions sont de son côté. Elles sont immenses. C’est d’elles qu’il faut faire une arme. l

Bernard Guetta

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