Les chars brisent l’espoir

Derrière le Rideau de fer, la Tchécoslovaquie tente de se démocratiser. Journaliste et essayiste, Antonin Liehm fut l’un des acteurs du Printemps, jusqu’à son écrasement. Il témoigne.

APrague, le 20 août 1968, Antonin Liehm pianote sur sa machine à écrire. C’est un samedi. Il a quitté son appartement, en plein déménagement, pour se réfugier à la rédaction de Literarni Noviny (Journal littéraire, voir l’encadré), dont il fait partie depuis sept ans. Le grand vent de libéralisation du Printemps souffle sur la Tchécoslovaquie. En janvier, Alexandre Dubcek, partisan d’un  » socialisme à visage humain « , a remplacé Antonin Novotny, très critiqué, à la tête du PC. Les conservateurs refluent, la peur recule, la censure est abolie. C’est l’issue d’un long cheminement, précédé du dégel consécutif à la mort de Staline. En 1958, quand la direction tchécoslovaque tente d’opérer un regel, elle se heurte à une résistance au sein de l’appareil communiste, amplifiée par la crise économique du début des années 1960. Une pléiade d’écrivains et d’artistes monte en première ligne. En l’absence de presse d’opposition, les revues culturelles (1) deviennent le vecteur de la contestation. Hors du Parti, de jeunes intellectuels radicalisent la critique du pouvoir. Les étudiants manifestent. La société entre en ébullition.

Le 27 juin 1968, Literarni Noviny a publié les  » Deux Mille Mots  » du romancier Ludvik Vaculik. D’emblée, le texte s’impose comme le manifeste du Printemps de Prague. A l’Assemblée nationale, dénonçant ce  » brûlot « , un général crie au scandale. La rédaction tombe des nues.  » Vaculik n’incitait pas à la révolution, explique Antonin Liehm. Il appelait les citoyens à réformer le système. Beaucoup d’autres écrits publiés étaient bien plus subversifs.  » A Moscou, le Kremlin voit rouge. Pour la première fois, les  » Deux Mille Mots  » évoquent sans détour une  » possible intervention de forces étrangères  » contre la démocratisation en cours :  » Nous donnons l’assurance au gouvernement que nous le soutiendrons, si nécessaire par les armes, tant qu’il fera ce pour quoi il a été mandaté.  » Au début de l’été, à l’ambassade des Etats-Unis, Liehm a rencontré Mike Mansfield, chef de la majorité au Sénat américain. Revenant de Moscou, ce dernier met en garde son interlocuteur :  » Faites très attention, Washington ne lèvera pas le petit doigt pour vous soutenir !  » Liehm le sait déjà :  » Si personne ne s’en mêlait, peut-être pourrions-nous réussir… « 

Ce 20 août, en début d’après-midi, le correspondant de la chaîne américaine CBS le rejoint à Literarni Noviny. Avec une seule question en tête : faut-il s’attendre ou non à une intervention militaire des Soviétiques ?  » Je lui ai donné sept raisons justifiant que Moscou ne bougerait pas, rappelle Liehm. Nous étions convaincus qu’une telle opération serait un suicide politique pour l’URSS.  » Lui et bien d’autres gardent en mémoire le soulèvement hongrois de 1956, écrasé par les chars soviétiques. Mais Budapest s’était révolté contre un régime imposé par la force et de l’extérieur. A Prague, en 1948, les communistes avaient pris le pouvoir sans violation apparente de la légalité. La Bohême avait été le socle industriel de l’empire des Habsbourg, le creuset du syndicalisme, au xixe siècle. Les réformateurs de 1968 se gardent de réclamer que Prague quitte le Pacte de Varsovie et le système soviétique. Des voix, dont celle de Vaclav Havel, revendiquent le pluralisme. Mais le PC conserve son rôle dirigeant, tout en affirmant dans son Programme d’action (avril 1968) qu’il renonce à  » imposer son autorité « .

Le correspondant de CBS insiste :  » Et si l’intervention se produisait ? – Je quitterais ce pays « , lance le chroniqueur de Literarni Noviny. L’interview s’achève vers 16 heures. Le soir, Liehm rejoint sa future épouse dans un chalet, à une quarantaine de kilomètres de Prague. Vers 3 heures du matin, la voisine cogne aux volets :  » Les tanks soviétiques sont à Prague ! « 

Dans la nuit, sur décision du Kremlin, les divisions de cinq Etats du Pacte de Varsovie (URSS, Pologne, Allemagne de l’Est, Hongrie et Bulgarie) ont envahi le pays. Fortes de 400 000 hommes, 6 300 chars et 800 avions de combat, elles l’occupent en quelques heures. Il y a des morts, victimes de tirs délibérés, de balles perdues ou de mouvements de blindés. L’Institut tchèque d’histoire contemporaine en a recensé près de 70, presque tous identifiés, durant les dix derniers jours d’août. Suivront vingt ans de  » normalisation  » implacable.

En 1968, les dirigeants des  » pays frères  » sont en proie à la panique. Craignant que les effluves du Printemps ne se répandent chez eux, ils poussent à la solution militaire. En URSS, les hauts gradés de l’Armée rouge veulent rectifier une anomalie : retirées de Tchécoslovaquie en décembre 1945, les troupes soviétiques n’avaient pu y reprendre pied. Or ce territoire se situe à la frontière entre le Pacte de Varsovie et l’Otan… Succès militaire pour Moscou, l’invasion fut un  » échec cuisant sur les plans psychologique et politique « , constate François Fejtö dans son Histoire des démocraties populaires (Seuil). Elle sonna le glas d’une illusion – celle de Dubcek et de tous ceux qui croyaient possible de faire accepter au Kremlin la démocratisation d’un satellite de l’URSS.

La frontière reste ouverte jusqu’en septembre 1969. Entre-temps, 100 000 personnes quittent le pays. Cet automne-là, avec l’écrivain Pavel Kohout, Liehm s’est rendu à la Foire internationale du livre de Francfort. Pendant quatre heures, ils arpentent son esplanade. Kohout rentre à Prague, Liehm s’expatrie :  » Deux mauvaises décisions. Il n’en existait pas de bonne… « 

Dans l’effervescence planétaire de 1968, le Printemps a été  » l’un des rares moments, poursuit ce dernier, où nous avons fait nous-mêmes notre propre histoire « . Exilé, lui aussi, Milan Kundera y voit la  » révolte des sceptiques « , qu’il oppose à l’enthousiasme révolutionnaire étalé dans les rues de Paris. A ses yeux, le Printemps de Prague s’est livré à une  » défense passionnée de la tradition culturelle européenne « , menacée par le  » messianisme antioccidental du totalitarisme russe  » (2). Flirtant avec un maoïsme d’opérette, les gauchistes de Mai n’ont rien compris aux enjeux de Prague.

(1) Culture tchèque des années 60.

L’Harmattan/Centre tchèque, 2007.

(2) Préface à Miracle en Bohême, par Josef Skvorecky. Gallimard, 1978.

Sylvaine Pasquier

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