Les amants désaxés

L’explosive rencontre de la star et du président : le journaliste français François Forestier s’est emparé de l’idylle entre miss Monroe et John Fitzgerald Kennedy et en dévoile les dessous les plus sordides. Sur fond de débauche hollywoodienne et de frénésie du pouvoir. Extraits.

De cette romance parmi les plus célèbres du xxe siècle on avait fait des chansons, mais pas encore un livre. Avec Marilyn et JFK, François Forestier, journaliste au Nouvel Observateur, nous livre enfin le récit, speedé comme un shoot d’amphétamines, des amours de John Fitzgerald Kennedy, président des Etats-Unis, et de Marilyn Monroe, star de cinéma et femme la plus désirée du monde. Avec la précision d’un agent du FBI, il nous entraîne sur les plateaux de cinéma, dans les grand-messes démocrates, et même dans les alcôves des motels californiens. Jusqu’au désastre programmé. Car, entre la star bourrée de pilules qui se rêvait tragédienne façon Actors Studio et l’enfant gâté du clan Kennedy, qui s’était fixé pour but de  » baiser toutes les femmes de Hollywood « , les choses ne pouvaient aller bien loin. Jamais Norma Jean ne sera First Lady. Quant au fringant président, il expiera à Dallas ses liaisons dangereuses avec le crime organisé. On ne trouvera pas dans ces pages survitaminées de révélations fracassantes. Seulement le récit infiniment glauque d’une rencontre impossible entre deux vieux enfants égocentriques qui ne su-rent pas s’aimer. l

1954 La première rencontre

Marilyn est en retard. Quand elle entre, les hommes ouvrent des yeux comme des phares de Packard et les femmes, vipérines, sifflent en silence. Le désir recoupe la haine à Hollywood, bel égout sous le soleil.

Marilyn a adopté le look Jean Harlow : cheveux blonds, si blonds qu’ils sont presque blancs, regard de séductrice, déhanchements de show girl et pose de petite fille qui a besoin, oh ! tellement besoin, qu’on s’occupe d’elle. (à)

Dans sa robe en satin blanc, l’actrice – désormais vedette – s’avance. Le maître de maison, Charles K. Feldman, la reçoit avec tous les égards : il est l’imprésario le plus célèbre de Hollywood et espère bien que sa visiteuse va signer. Elle le lui a promis, sur l’oreiller. Charlie Feldman, moustache en trait d’encre de Chine et visage bronzé, teste ses actrices avant de les engager. Il tend une main soignée au mari de Marilyn, Joe DiMaggio, qui a l’air bougon. Il est vrai que Joe, vedette des stades, idole du base-ball, n’aime pas les soirées, déteste qu’on regarde sa femme comme si elle était à vendre, manifeste une jalousie de bouledogue, insiste pour qu’elle abandonne sa carrière et reste à la maison, pour faire la cuisine. Ce qui est une aberration. Car Marilyn ne sait rien cuisiner d’autre que les carottes (en boîte) et les petits pois (en boîte). Elle trouve que les couleurs vont bien ensemble.

Ils se sont mariés en janvier 1954, il y a presque deux mois.

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John F. Kennedy est sénateur depuis peu et passe son temps à esquiver les votes importants et les décisions cruciales, mais cherche à se faire connaître. Il se prépare, toujours sur les instructions de son père, à devenir un candidat acceptable pour l’élection présidentielle. Depuis la mort de Joe Jr, son frère aîné, en mission pendant la guerre, Jack [NDLR : le surnom de John Kennedy] est en première ligne. Son père l’a adoubé, le soigne, lui fait un profil de pièce de monnaie. Mais Jack, pour l’instant, est plus occupé à draguer les filles, à s’esquiver avec Gunilla von Post, une nouvelle conquête suédoise, avec laquelle il a passé sa lune de miel, laissant Jackie seule. Mais qu’importe ? Il est chez lui, à Hollywood : comme jadis son père, il vient chez Feldman pour faire la fête, coucher avec des filles, et puise à pleines mains dans ce vivier toujours grouillant.

Il a repéré Marilyn.

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Discrètement, JFK se renseigne. Il apprend que Marilyn a été la girl de Joe Schenck, producteur au physique de bouddha, associé de gangsters notoires, briseur de grèves, blanchisseur d’argent sale et profiteur sans états d’âme. Schenck a jadis travaillé avec Joe Kennedy et fréquente J. Edgar Hoover [NDLR : directeur du FBI] sur les champs de courses. Il s’est constitué une écurie de jeunes filles qu’il prête à ses invités : Marilyn en a été. Elle a aussi fait la tournée des bureaux de production, avec une lettre d’introduction rédigée par l’un des hommes de main de Schenck. Curieusement, à peine avaient-ils ouvert l’enveloppe que les producteurs se levaient, faisaient le tour du bureau, et se débraguettaient, exigeant de Marilyn qu’elle se mette à genoux. Ce qu’elle faisait de bonne volonté, un peu étonnée de cette précipitation. Plus tard, on apprendra que Ben Lyon, le casting director qui l’avait repérée, avait simplement marqué :  » Cette fille fait des pipes merveilleuses.  » C’est tout.

Marilyn a débuté dans un monde sordide. Elle n’en sortira jamais. Même à la Maison-Blanche.

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Kennedy observe. Et, discrètement, se rapproche. Tandis que Jackie bavarde avec Feldman, Jack attend son heure.

Dans Les hommes préfèrent les blondes, Marilyn a chanté Diamonds Are a Girl’s Best Friends. Tout le monde la prend pour une gourgandine qui ne pense qu’au magot, comme dans la chanson. C’est une erreur. Marilyn n’est pas droguée à l’argent, elle ne le sera jamais. DiMaggio n’a pas compris cela. Le producteur Darryl Zanuck non plus. Feldman, pas davantage. Marilyn est camée à la gloire. Elle veut être la star des stars, être respectée, être vénérée. Elle exige de l’attention, de l’amour, de la considération, de l’éclat, des vapeurs d’encens, des arômes de myrrhe, un autel en marbre de Carrare et le désir de tous les hommes.

A la demande, elle devient Marilyn, éclatante et sexy. Le reste du temps, elle est Norma Jean, une fille qui se méprise elle-même, qui meurt d’une irrépressible terreur devant la caméra, qui ne se lave pas, qui ne porte jamais de tampons hygiéniques, qui se bourre de produits chimiques. Elle perd son âme peu à peu, grignotée par d’invisibles rongeurs.

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JFK reste silencieux. Il y a quelques minutes, Marilyn lui a glissé son numéro de téléphone.

Dans quelques jours, elle commence à tourner Sept ans de réflexion. Elle espère – elle sent ! – que ce sera le film qui fera d’elle une star immense.

Elle ne sait pas que les films sont écrits sur du vent.

1956 Certains l’aiment show

Deux ans ont passé. Marilyn est entrée, sans s’en apercevoir, dans le pays des ténèbres. Elle fait naufrage lentement, elle se drogue avec des poisons licites. Pilules jaunes, bleues, rouges, elle avale tout. Des barbituriques, des antidépresseurs, des amphétamines, des choses dont elle ne connaît même pas le nom. Elle efface le temps, vacille dans des limbes gluants, trébuche dans sa salle de bains. Elle fait des overdoses, elle en fera encore. Toute cette chimie dont elle se gave n’a qu’une seule fonction : oublier qu’il y a un enfer à oublier. Elle est son propre geôlier, son propre bourreau, sa propre victime. Elle est, au sens littéral du mot, une fille perdue. Elle couche beaucoup, tourne peu, elle est gangrenée par un brouillard intérieur. Marilyn la star est menacée par Norma Jean la gueuse. Le combat est inégal : venue des profondeurs de l’enfance, une folie noire la dévore.

John Kennedy est un gamin élevé dans la certitude qu’il fait partie des gagnants, il habite le monde des maîtres. Lui aussi est imbibé de médicaments. Un médecin marron, Max Jacobson, va lui injecter des amphétamines à grosses doses. Pourquoi pas de la cocaïne ? Pourquoi pas, en effet ? JFK y goûte, comme il goûtera plus tard au LSD. Il cherche à se faire un nom, à se dégager de l’ombre de ce père encombrant, et il méprise totalement les autres. Il y a le clan Kennedy et, en face, une armée d’adversaires, d’ennemis, de mercenaires qui constituent le monde sensible. Les femmes ne sont là que pour un soulagement éclair, la famille pour le décor, et Dieu pour la galerie. Jack est sur une pente ascendante, il monte, il monte, il s’altère insidieusement. Le pouvoir, doucement, l’empoisse. Il ne s’en sortira pas.

Marilyn et JFK, deux mauvaises vies.

1959  » Le mariage ? On verra après l’élection. « 

Jack Kennedy, lui, continue à s’amuser dans sa garçonnière du Carlyle Hotel. Il fait la cour à Sophia Loren, couche avec une étudiante, Helen Chavchavadze, alterne avec Pamela Turnure, fait monter des putes en vrac, et le reste l’indiffère. Chaque soir une autre fille, voire deux ou trois. Quel homme ! Il passe la moitié de son temps à penser aux femmes, et l’autre moitié à coucher avec elles, dit Adlai Stevenson. Ce n’est pas faux.

De temps en temps, Marilyn vient passer la nuit. Elle est plus que jamais la star des stars, la femme la plus sexy de tous les temps, le gros lot inventé par Dieu pour faire crever les hommes de désir. Marilyn, la suprême tentation, la sucrerie ultime. Elle est au sommet du monde : il n’y a pas un père de famille dans le Minnesota ou au Kamtchatka qui ne rêve d’elle, pas un mâle aux îles Kouriles ou en terre de Baffin qui ne prie pour qu’on la lui offre en cadeau. Même les gays se costument en Marilyn, c’est dire.

La fin de l’année arrive. Noël est en vue. Marilyn, un soir, aborde la question du mariage avec JFK, alors que celui-ci pose la main sur sa cuisse et constate qu’elle ne porte pas de culotte. Jack parle net, la main sur l’origine du monde :  » Je vais être candidat à la présidence. Je ne peux pas divorcer.  » Marilyn baisse les yeux. Elle n’a pas l’habitude qu’on lui dise non. On verra après l’élection, comprend-elle. En attendant, il reste une seule chose à faire.

Let’s make love.

1961 Une Marilyn incontrôlable

Elle sent, confusément, qu’elle glisse. Le haut point de sa carrière est passé, elle a 35 ans, il ne lui reste plus qu’à attendre la quarantaine, seuil fatal, en ces années-là, pour une actrice. Rares sont celles qui dépassent cette limite, sauf pour jouer des rôles de méchantes, de femmes trompées, de harpies, de séductrices à gigolos. Marilyn ne veut pas être Bette Davis. Elle veut être First Lady, voilà. Parader au côté du président. Agiter le bras devant des rangées de cadets alignés en grand uniforme. Entrer à la Maison-Blanche devant les appariteurs au garde-à-vous.

L’ennui, c’est que Kennedy commence à être sensible aux rumeurs qui courent : Marilyn est incontrôlable, borderline schizophrène, selon Greenson. Pour l’instant, elle est de compagnie agréable, mais qui sait ? Le moment venu, il faudra agir avec tact pour annoncer la séparation. Marilyn a tendance à téléphoner un peu trop souvent, à faire comme si la liaison allait de soi. Elle envoie des poèmes d’amour à la Maison-Blanche, elle a même eu, une fois, Jackie en ligne. Elle a raccroché après s’être excusée. Jackie, qui a reconnu la voix, ce ton de petite fille balbutiante, est furieuse. Elle le fait savoir. Son mari comprend : Marilyn tente de se couler dans le rôle qu’elle aime le plus, celui de la gamine victime. Sous ce masque, JFK le sait bien, il peut y avoir une femme dure et hargneuse. JFK n’a pas l’habitude. Quand il quitte une fille, il ne la regarde simplement plus. Elle devient transparente. Dans le cas de miss Monroe, c’est difficile.

1962  » Happy Birthday, Mister President ! « 

Marilyn (à) n’a qu’une préoccupation : être présente pour le gala en l’honneur de JFK, à New York, pour son anniversaire, 45 ans. Marilyn a commandé une robe, et quelle robe ! Dessinée et coupée par Jean-Louis, le magicien français qui a naguère inventé l’extraordinaire silhouette de Rita Hayworth dans Gilda. Marilyn ne lui a donné qu’une instruction :  » Faites-moi une robe que seule Marilyn oserait porter. « 

Le créateur a esquissé un rêve : une robe faite d’un tissu si léger qu’il semble transparent, un nuage de soie. Le tissu a été spécialement conçu pour l’occasion, et, en drapant Marilyn, Jean-Louis a demandé :  » Vous serez nue, j’imagine, miss Monroe ? – Entièrement ! « 

Il a fallu superposer 20 couches de soie sur les seins et l’entrejambe, pour éviter la transparence, et 6 000 pierres du Rhin ont été semées un peu partout, scintillantes, sur le fourreau. Dix-huit couturières ont travaillé sept jours de suite : la robe ne peut être enfilée. Elle devra être cousue sur la star.

Disons : coulée sur Marilyn.

 » Ça devrait les réveiller, non ?  » dit-elle en gloussant.

Jean-Louis a un petit sourire.

La robe a coûté 12 000 dollars, soit huit fois plus en dollars du xxie siècle. En 1999, vendue aux enchères chez Christie’s, elle atteindra la cote de 1 million de dollars.

Depuis quelques jours, Marilyn sait qu’elle va chanter pour l’anniversaire du président. Elle entrera en scène à la fin d’un show extraordinaire et elle a conscience de l’enjeu : elle est le cadeau de JFK. L’anti-Jackie. Elle va donc tout faire pour être ce que la première dame n’est pas : provocante, sexy, amusante. Richard Adler, l’organisateur de la soirée, a demandé à Marilyn de répéter une petite chanson, un Happy Birthday amusant. Elle a commencé à travailler avec Hank Jones, un pianiste réputé. Lequel a fait venir Adler. Quand ils ont entendu la version de Joyeux Anniversaire de Marilyn, les deux hommes ont été effondrés. C’est purement et simplement une chanson de strip, une incitation à la débauche, une mélodie lascive pour le Crazy Horse Saloon.

Adler, qui ignore la liaison entre le Président et la star, téléphone à JFK, directement :  » On va à la catastrophe, monsieur le président. – Ne vous inquiétez pas. « 

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De son côté, Jackie a été mise au courant de l’affaire. Etre bafouée par Marilyn devant 15 000 spectateurs ? Pas question. Elle se confie à son ombre, son ami, l’agent Clint Hill, affecté à sa surveillance :  » Ils sont devenus fous, avec cette histoire de Marilyn « , dit-elle.

Elle choisit sa stratégie : pas de polémique, pas de confrontation avec son mari. Elle sera absente. Avec ses enfants, elle prend le chemin de Glen Ora, la résidence de campagne, pour participer à un concours d’équitation.

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Portée par des gros bras, incapable de marcher dans sa robe ultraserrée, Marilyn a été déposée dans la coulisse, comme un paquet fragile. Peter Lawford, Monsieur Loyal exaspéré, répétait pour la vingtième fois :  » Et maintenant, monsieur le président, mesdames et messieursà Marilyn !!! « 

Rien ne s’est passé.

Car, derrière les rideaux, la robe avait craqué.  » Tout le monde pouvait voir qu’elle n’avait rien dessous « , se souvient l’un des acteurs présents, avec une pointe de mépris. Retour à la loge, donc. Réparations. Champagne. Pilules. Impatience. Peter Lawford :  » Et maintenantà « 

Rien. Le spectacle continue, les fausses entrées de Marilyn en font partie.

Pour le grand final, Lawford lance :  » Monsieur le président, dans l’histoire du show-business, aucune femme n’a jamais eu autant d’importance, n’a fait plusà Monsieur le président, voici la blonde à retardement, Marilyn Monroe ! « 

Un projecteur unique prend Marilyn dans son pinceau. La salle explose. A pas minuscules, comme une geisha, souriante, dans un état second, la star avance. Parvenue devant le micro, elle se débarrasse de son étole d’hermine et, seule, se lance dans l’immortelle version de Happy Birthday, dans un silence religieux. Les 15 000 démocrates sont frappés de stupeur. Dorothy Kilgallen expliquera dans sa chronique :  » C’est comme si elle faisait l’amour avec le président devant 40 millions de téléspectateurs. « 

Elle ne croit pas si bien dire. Car, pendant que Marilyn susurre  » Happy Birthday, Mister Presidentà « , prise dans le pinceau lumineux d’un projecteur, les accessoiristes et les artistes en coulisse voientà la robe craquer. La couture, raccommodée à la va-vite, n’a pas tenu. Une fente apparaît, s’élargit, et les fesses de Marilyn apparaissent, côté jardin.

Les pieds sur le rail, le cigare entre les doigts, JFK applaudit à tout rompre. La solennité de sa fonction, le regard des téléspectateurs, l’opinion de l’univers, plus rien n’existe. Il ne reste que cette expression de pure admiration, de désir survolté :  » Quel cul ! Quel cul !  » l

Marilyn et JFK, par François Forestier. Albin Michel, 298 p.

François Dufay

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