Les ailes du désir

Un livre, un film, des spectacles et un bouquet final aux Halles de Schaerbeek en forme de marathon-surprise avec une quarantaine d’artistes : L’L sort le grand jeu pour fêter ses 25 ans, un quart de siècle de soutien à la jeune création. Retour sur un projet bruxellois littéralement hors normes.

« C’est Louis Ziegler, un ami danseur et chorégraphe, qui a trouvé le nom. Il avait repéré que le bâtiment avait une forme de L, et comme mon objectif était d’aider les jeunes artistes, de leur donner des ailes, on a décidé de baptiser le lieu de cette double lettre, les deux ailes de L’L.  » C’était il y a vingt-cinq ans mais Michèle Braconnier s’en souvient comme si c’était hier. A l’époque, en 1990, elle a 32 ans, travaille comme chargée de production chez Indigo et son expérience professionnelle l’amène à poser ce constat frustrant : monter un projet avec des jeunes créateurs est impossible, faute d’espace de répétition disponible. Face à ce vide, la jeune femme se retrousse les manches et visite des dizaines de lieux pour trouver le bâtiment qui sera en adéquation avec son projet : mettre à la disposition des artistes un lieu où créer gratuitement – un lieu pas trop grand, pas trop petit et surtout… sans colonnes, élément architectural perturbateur qui pullule dans les édifices construits après la Seconde Guerre mondiale à Bruxelles. Elle dégote la perle rare à Ixelles, au numéro 7 de la rue Major René Dubreucq, là où L’L est toujours installé aujourd’hui. Très vite, le message circule dans le milieu artistique et L’L commence à battre.

 » En vingt-cinq ans, rien n’a changé : ma préoccupation est restée la même. J’ai juste affiné le vocabulaire en fonction des réalités de chaque époque « , affirme Michèle Braconnier. En 1994, sous la pression des jeunes artistes qui ont trouvé à L’L un lieu pour monter leur projet mais restent avides de se frotter au public, la salle ouvre ses portes aux spectateurs et devient un vrai théâtre. Dans les archives des toutes premières années, on trouve pas mal de grandes pointures d’aujourd’hui : la chorégraphe belgo-australienne Joanne Leighton, Yves Hunstad, copilote de la compagnie théâtrale La Fabrique imaginaire, la metteuse en scène et auteure Virginie Thirion, Brigitte Kaquet, actuel-lement à la tête du festival Voix de femmes, le Trio Grande, Olga de Soto, Thierry Smits…  » Ce qui se montrait ici ne se montrait pas ailleurs et je le dis avec beaucoup de modestie, poursuit Michèle Braconnier. Il y avait de l’audace, de l’originalité, de la créativité. On osait casser les barrières.  »

Le temps au temps

Aujourd’hui, la question de l’espace pour la jeune création reste problématique. A Bruxelles, il y a bien Carthago, à Anderlecht, non loin du canal, une salle du théâtre Varia, à Ixelles, le studio de La Bellone, en plein centre, la Raffinerie à Molenbeek… mais les doigts des deux mains suffisent pour compter ces lieux que l’on peut louer pour monter son projet chorégraphique ou théâtral en dehors de toute attache institutionnelle.

Et L’L alors ? Aujourd’hui, on n’y répète plus, on y cherche. Depuis 2008, Michèle Braconnier et son équipe ont décidé de miser sur un facteur encore plus capital pour la création que l’espace : le temps.  » En 2007, le cabinet de la ministre de la Culture Fadila Laanan nous a convoqués dans le cadre d’une réflexion sur la manière de mieux soutenir les jeunes qui sortent des écoles, explique-t-elle. J’ai profité de cette aubaine pour défendre la nécessité de laisser du temps aux créateurs. Si on ne soutient pas une génération à penser autrement l’art, à quoi ça sert de rêver au-delà ? On met la charrue avant les boeufs : on est toujours en train de viser l’autre bout de la chaîne – le public. Moi je veux alimenter la source.  » Michèle Braconnier dépose alors un projet, avec un protocole qui précise le mode de sélection et l’accompagnement, désormais aussi financier, des candidats résidents à L’L. Actuellement, le lieu offre un chantier de recherche ouvert aux artistes, quel que soit leur âge, et sans limitation : une fois le pied mis dans les lieux, ces derniers peuvent y revenir autant de fois qu’ils veulent – résidents réguliers.

Depuis 2008, la réputation de L’L a largement dépassé les frontières de la Belgique. C’est ce que confirme Mohamed El Khatib, artiste français en résidence à L’L entre 2011 et 2014 et qui présente dans le cadre des 25 ans son seul en scène Finir en beauté (1).  » En France aussi, L’L est connu et a très bonne réputation. Parce que c’est un des rares endroits, quasiment unique en Europe en fait, où vous êtes accompagné pour faire de la recherche, sans aucune obligation de production. Ça change complètement le rapport au temps. Au lieu d’avoir six mois pour monter un spectacle, vous pouvez vous poser les mêmes questions pendant plusieurs années, en étant déconnecté des logiques du marché théâtral. Ça donne une grande liberté. L’L, c’est la possibilité de l’accident. Vous pouvez faire des erreurs et arriver à quelque chose d’inattendu. En France – mais c’est probablement vrai partout ailleurs – on fait tout pour minimiser le risque, pour obtenir des produits bien manufacturés dont on sait ce qu’ils vont devenir. Dans le monde de la science, on rechigne à financer la recherche fondamentale si on ne perçoit pas de débouchés immédiats. Or, on sait que ce sont les accidents de la recherche fondamentale qui font avancer la recherche en général et donc la recherche appliquée. C’est pareil pour la création artistique.  »

En toute confiance

Sur les fondements de sa recherche à L’L, Mohamed El Khatib a créé Finir en beauté sur la question du passage de la langue maternelle (en l’occurrence l’arabe) à la langue théâtrale et la notion de deuil dans un processus de travail marqué par la disparition de sa mère. Proposant un traitement ludique, presque léger, de ce sujet grave, le spectacle a connu, grâce à un bouche-à-oreille enthousiaste, un joli parcours au  » off  » du dernier festival d’Avignon. Après Bruxelles, ce seul-en-scène, qui a déjà été présenté à New York, à Birmingham et au Caire, voyagera au Maroc, en Suisse, au Chili et au Mexique. Mohamed El Khatib ne tarit pas d’éloges sur la méthode développée par L’L qui lui a permis de concevoir un spectacle solide, au message universel.  » Pendant ce long temps de recherche à L’L, vous vous retrouvez un long moment seul avec vous-même. Vous ne pouvez plus compter sur le recours au son, à la lumière… autant de réflexes qui viennent en fait parfois combler un vide, comme une prothèse…  »

Le processus d’accompagnement offert par L’L est marqué par plusieurs moments de dialogue. Loin de tout jugement, loin de toute sanction.  » L’idée n’est pas d’être un guide ou un prof, souligne Olivier Hespel, dramaturge qui travaille à L’L depuis 2011. Ce sont les artistes qui ont tout à dire, mais il faut parfois parvenir à leur faire dire. Mon travail, c’est de leur poser des questions pour aller un peu plus loin sur ce qu’il y a derrière leurs envies, leurs idées. C’est aider à formuler, c’est un peu de la maïeutique.  » Dans cette relation, la confiance est fondamentale.  » Plus les gens ont confiance en nous, plus ils osent aller sur des territoires qui sont souvent très fragiles, confirme Michèle Braconnier. Tout ce que les artistes nous disent ou nous montrent reste en vase clos. L’L est un lieu de recherche, pas de présentation. Nous n’avons rien à vendre.

Lors de cette saison 2015-2016, pour ses 25 ans d’existence, L’L a eu envie de partager ces cadeaux avec le public. Depuis septembre dernier, des créations d’artistes résidents (Eno Krojanker & Hervé Piron, Pamina de Coulon, Yendi Nammour, David Drouard…) se succèdent aux quatre coins de la Belgique et ailleurs. En mars se côtoieront Finir en beauté de Mohamed El Khatib (au Rideau) et Quand vient la nuit… (2) du chorégraphe français Louis Ziegler, qui soutient L’L depuis le début. Cette saison anniversaire culminera aux Halles de Schaerbeek : La grande invasion (3) regroupera une quarantaine d’artistes passés par L’L ou y résidant actuellement dans une formule éclectique et foisonnante. A ce programme chargé, il faut encore ajouter la sortie de deux oeuvres consacrées à L’L : le film La 25e image de Sophie Laly et un livre de Laurent Ancion intitulé A la recherche.

Autant d’initiatives qui feront parler de L’L et de sa démarche hors du commun dans le paysage artistique. Avec l’espoir de ne pas rester l’exception qui confirme la règle.

(1) Finir en beauté, au Rideau de Bruxelles. Du 1er au 4 mars. www.rideaudebruxelles.be

(2) Quand vient la nuit… , à L’L, à Bruxelles. Du 1er au 9 mars. www.llasbl.be

(3) La grande invasion, aux Halles de Schaerbeek, à Bruxelles. Les 22 et 23 avril. www.halles.be

Par Estelle Spoto

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