Les abeilles ont le bourdon

Depuis cinq ans, les abeilles meurent en masse, victimes de mystérieux phénomènes d’intoxication. Les apicul-teurs tirent à boulets rouges sur une nouvelle génération de pesticides. Les scientifiques, eux, tempèrent. Mais le mal est là

Autour des ruches, on ne parle plus que de cela : les abeilles vont mal, elles débloquent, elles disjonctent.  » Disjoncter  » ? C’est le bon terme, tant leur système nerveux semble atteint en profondeur. Les précieux insectes pollenisateurs quittent la ruche et… n’y reviennent plus, comme s’ils avaient perdu le sens de l’orientation. Ils se livrent à des comportements aberrants, comme leur auto-nettoyage incessant. Ils butinent d’une façon anormale, anarchique, eux qui sont d’ordinaire si méthodiques. Triste tableau pour les apiculteurs !  » Il y a quelques années, on recensait une dizaine de cas de mortalité des ruches, chaque année, en Wallonie, signale Etienne Bruneau, administrateur délégué du Centre apicole de recherche et d’information (Cari), à Louvain-la-Neuve. Aujourd’hui, on nous rapporte entre 100 et 150 cas par an. Le lien des  »zones noires  » avec les régions de grandes cultures (à céréales, betteraves et maïs) est clairement établi. Les provinces d’Anvers et de Limbourg sont également très touchées.  »

Pour les apiculteurs, le responsable n’est autre qu’une molécule baptisée imidaclopride, commercialisée sous le nom  » Gaucho  » par le groupe Bayer Cropscience. La preuve ? La molécule est apparue sur le marché en 1993. Alors que rien n’a changé entre-temps dans les techniques de gestion (notamment sanitaire) des ruches ni dans l’évolution de maladies bien connues (comme la varroase), les problèmes de dépérissement ont commencé à se poser cinq ou six ans plus tard. Soit le temps de voir l’imidaclopride se répandre discrètement dans l’environnement et atteindre un niveau de contamination û certes û très réduit par rapport aux anciennes générations de produits phytos, mais suffisamment élevé pour entraîner des dépéris- sements.

Il faut dire que nos apiculteurs ont les yeux rivés sur leurs voisins du Sud, où le débat sur les ruches en péril s’est révélé très tendu. Las de voir les autorités politiques de l’Hexagone rester passives face à leurs problèmes, les apiculteurs se sont lancés dans un long combat judiciaire. Non sans succès. Ainsi, depuis 1999, le Gaucho est interdit dans les cultures de tournesol. Autre coup de tonnerre : il y a quelques semaines, le fipronil (une molécule de la même génération que l’imidaclopride), mieux connue sous le nom commercial Regent (de BASF), également utilisée en Belgique, a été interdite de commercialisation par le ministère français de l’Agriculture. Dans la foulée, un juge d’instruction de Haute-Garonne a placé en examen des dirigeants de firmes agrochimiques pour  » mise en vente de produits toxiques « .

Des empoisonneurs publics ? Au départ, de telles mesures, spectaculaires, ont été prises pour des raisons plutôt administratives, liées à des lacunes dans le respect des autorisations de mise sur le marché. Mais, en cours d’enquête, et après deux nouvelles hécatombes d’abeilles dans le sud-ouest de la France (en 2002 et 2003), l’accusation s’est déplacée sur le terrain sanitaire : un biologiste du CNRS a mis en évidence la diffusion de fipronil dans l’air (dans certaines conditions de semis) et, de là, un danger permanent pour les plantes et les animaux. Le produit, entre-temps, a été plus sévèrement classé dans la liste des substances toxiques pour l’homme, mais la qualité du miel lui-même semble actuellement hors cause. Chez nous, une seule étude scientifique a été réalisée jusqu’à présent sur les abeilles (à Gand), mais elle a été jugée peu concluante.

Le problème du dépérissement des ruches a été mis plusieurs fois à l’agenda du parlement wallon, à Namur. Sans surprise, le représentant de Bayer s’est retranché derrière les autorisations officielles dont bénéficie le Gaucho pour le proclamer irréprochable. Il est vrai que les cultures de tournesol, incriminées en France, sont absentes chez nous : les comparaisons sont délicates. Mais, en Wallonie, le Gaucho est utilisé dans 80 % des champs de betteraves, au moins 30 % des champs de céréales et 3 % des champs de maïs. Pour les deux premières plantes, estime-t-on chez Bayer, le Gaucho ne poserait aucun problème, puisqu’elles ne sont pas butinées. Bayer conteste, par ailleurs, la correspondance entre les zones de cultures et de mortalité des hyménoptères.

Les apiculteurs, eux, n’y voient, en rien, une preuve d’innocence. Le Gaucho étant rémanent (c’est-à-dire persistant), il aboutit, après les moissons, dans l’humus du sol. Des études, en France, tendent à démontrer qu’il se retrouve ensuite dans les cultures d’automne, comme le trèfle, la moutarde ou la facélie, voire dans le colza, dans une moindre mesure. Or toutes sont très fréquentées par les abeilles, à l’arrière-saison.  » Des cultures non traitées au Gaucho peuvent donc s’avérer toxiques, explique Hubert Guerriat, fondateur de la toute fraîche association Alarme. L’imidaclopride remonte du sol vers le pollen ou le nectar des cultures mellifères.  »

Soit, mais par quoi le remplacer, alors ? De tels pesticides ont la particularité d’être enrobés dans la semence de la plante et d’être systémiques (ils se répandent dans la plante pendant toute la croissance). Cette technique est, dans un sens, plus sûre, puisqu’elle évite plusieurs pulvérisations par saison, plus approximatives et dangereuses pour l’agriculteur et l’environnement. Au parlement wallon, divers députés, confortés par l’avis d’un professeur de Gembloux, ont réclamé des études rigoureuses et bien adaptées aux cultures locales, avant de proclamer une suspension de l’usage de ces produits, comme le réclame Marie-Rose Cavalier, députée Ecolo.

Mais cette  » solution « , jugée trop lente, irrite Etienne Bruneau, du Cari.  » La théorie devrait être qu’on écarte du marché un produit qui présente un risque grave, même potentiel, pour l’abeille, explique-t-il. Celle-ci, ne l’oublions pas, est un indicateur très fiable de l’état de l’environnement. Donc de la santé humaine. Or les firmes nous imposent, petit à petit, une autre logique :  »Faites-nous la preuve absolue que tous les dépérissements sont liés à nos produits.  » C’est évidemment impossible. Et comme les firmes nous cachent de 50 à 70 % de leurs informations…  »

Personne, sans doute, ne veut jeter un nouvel opprobre sur le monde des agriculteurs. Pourtant, avant même d’envisager l’interdiction du Gaucho, des pratiques agricoles plus prudentes pourraient diminuer les risques. Comment ? En évitant la proximité entre des cultures de céréales et mellifères. En prévoyant des rotations différentes. Seulement voilà : qui osera imposer ces nouvelles contraintes aux agriculteurs, passablement irrités par la responsabilité qu’on leur fait indirectement endosser ?

Philippe Lamotte

 » L’abeille est un indicateur très fiable de l’état de l’environnement. Donc de la santé humaine « 

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