L’enfant du pays

Comment Namur-la-douce a-t-elle fait pour accoucher de révoltés aussi fantasques que Benoît Poelvoorde, Félicien Rops ou Henri Michaux ? Pèlerinage de fans, entre un collège de jésuites, quelques beuveries et Média 10/10

J. STIMART. Fruits-Légumes.  » L’enseigne est toujours fixée au-dessus de la porte de l’épicerie, désormais fermée. Comme pour entretenir la nostalgie :  » Bonjour, Madame. (…) Et avec ça, Madame ? (…). Merci, Madame. Au revoir, Madame.  » Grand sourire jovial, accent sonore et chantant, débordant de naturel et de gentillesse. On ne pouvait pas lui en vouloir à Madame Jacqueline, la maman de Benoît, d’en faire un peu trop. On était juste un peu gêné pour son grand fils adulte, quand elle ponctuait son arrivée au magasin d’un  » gamin  » encore plus tonitruant et chaleureux. Déjà, il y a une quinzaine d’années, ça faisait ringard, voire franchement désuet, ces conserves bien alignées, ces prix calligraphiés sur des étagères immuables. Mais c’était sans doute ça le charme.

Aujourd’hui, les volets baissés de l’épicerie sont tagués par les fans. Sur un  » MERCI BENOIT « , le prénom de l’acteur a été barré et remplacé par  » MAMAN « . Bon sens namurois ?

Depuis, Poelvoorde a quitté le centre-ville et l’épicerie maternelle pour une maison sur les hauteurs de Bouge. Cela l’agace qu’on lui demande pourquoi il vit toujours à Namur. Comme si ça ne tombait pas sous le sens quand on y est né !  » Lorsque je le vois avec José Garcia ou Gérard Lanvin à La Baule ou ailleurs, je me dis qu’il ne reviendra plus. Mais, à chaque fois, je le retrouve au coin d’un zinc, à Namur. Ou il me téléphone, la veille de Noël, pour qu’on passe ce jour-là ensemble « , explique Bruno Belvaux, l’homme aux mille casquettes, directeur d’un parc provincial, dramaturge, frère aîné des cinéastes Lucas ( Cavale, Un couple épatant, Après la vie) et Rémy ( C’est arrivé près de chez vous).

 » Sa maison à Benoît, c’est son repaire, sa forteresse, loin du brouhaha parisien « , ajoute Benoît Mariage qui l’a fait jouer dans Les convoyeurs attendent. Besoin de  » rester  » sur terre ?  » A Namur, on ne lui demande pas d’autographes, on ne l’idolâtre pas, poursuit Belvaux. Il y en a tellement qui ont pris une cuite avec lui.  » Une proximité qui n’enlève rien aux sentiments.  » Namur porte à Benoît une immense affection qui l’a réconcilié avec ses révoltes de jeunesse « , pense Mariage.

La cité mosane lui est reconnaissante d’avoir gardé  » l’accent et l’attitude  » du pays, comme l’explique Hélène Gheur, au service Information communication de la ville :  » Il ne fransquillonne pas. Les frères Dardenne font un cinéma social et revendicatif, qui ressemble à Liège. Benoît, lui, cultive l’humour, le recul…  » Une certaine forme de légèreté et de dérision décalée, comme celle d’un Plume, le personnage d’Henri Michaux. La provocation en plus, celle d’un Félicien Rops, qui a marqué Poelvoorde quand il étudiait le dessin. Comment Namur-la-douce, la bourgeoise, a-t-elle pu engendrer de tels maîtres de l’anticonformisme ?

La force des contrastes, peut-être. Dans le quartier de l’épicerie familiale, c’est la rigidité provinciale qui s’exprime. A un jet de pierre, l’ordre y a son quartier général avec la gendarmerie (aujourd’hui, police fédérale) adossée au palais de justice, où Poelvoorde aimait assister aux cours d’assises. La charité chrétienne et la morale bien-pensante sont également inscrites dans la pierre, avec la cathédrale Saint-Aubain et l’évêché tout proches : est-ce à ce voisinage que l’acteur doit sa foi de charbonnier ? Enfin, le pouvoir des notables y pèse de tout son poids, avec les avocats, bien sûr, qui hantent le quartier, la robe noire sous le bras, mais aussi avec les Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix, fondées par les Jésuites.  » Benoît en voulait aux professeurs qui, dans leurs cours d’économie ou de philosophie, citaient en exemple ô Madame Stimart et son petit magasin  » , raconte encore Belvaux. Il y voyait toute la condescendance des intellectuels pour le peuple.  »

Choquant pour Poelvoorde dont la truculence rappelle par ailleurs Jean-Biétrumé Picar (Duculot),  » turbulent personnage, au lent parler (…), mais pointu, vif comme un singe et bavard inventif « , né en 1843 sous la plume du Namurois Victor Petitjean, qui donna à la future capitale wallonne l’équivalent du ketje bruxellois. En semaine, le  » gamin  » était interne au collège des jésuites, à Godinne-Burnot (Yvoir), l’un des plus huppés du pays. Son père, routier décédé trop tôt, l’y emmenait dans son camion. La gêne qui taille une personnalité. Renvoyé d’un établissement à l’autre, collectionnant plus qu’il n’en faut les échecs, Poelvoorde se retrouve finalement à l’Institut technique et professionnel Félicien Rops, à Namur.  » J’y montais une pièce de théâtre avec des rhétoriciens, se souvient Belvaux. Quinze jours avant la représentation, un comédien me fait faux bond. On m’a parlé de Ben, pour le remplacer au pied levé. Il n’en avait rien à foutre, mais comme il voulait draguer la comédienne… C’était un électron libre, un dandy prétentieux. Il est d’ailleurs resté une sorte d’anar de droite.  »

Le temps des grandes amitiés, des discussions, des projets fous, de Média 10/10, où Poelvoorde rencontre Mariage.  » On ne dira sans doute jamais assez l’importance de ce festival du court-métrage à Namur, où des gosses côtoyaient alors des stars : on buvait beaucoup dans les cafés environnants, mais on parlait aussi boulot « , se souvient Belvaux. Un jour, on expliquera peut-être ainsi que Poelvoorde, les frères Belvaux, Mariage ou encore l’actrice Cécile de France ( L’Auberge espagnole) sont tous originaires de la cité du confluent. Comme s’il y avait eu une émulation. Y compris pour la gaillarde d’argent, cette distinction qui met à l’honneur les  » meilleurs représentants de l’idéal wallon « , dans la plus grande tradition folklorique des Fêtes de Wallonie, à Namur. Poelvoorde l’a reçue en 2002. Enfin, il tenait sa revanche. Mariage, qui avait remporté la gaillarde dès 1999, le narguait en la brandissant à chaque occasion. Gamins, va ! Dorothée Klein

 » A Namur, on ne lui demande pas d’autographes, on ne l’idolâtre pas. Il y en a tellement qui ont pris une cuite avec lui « 

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