L’empire en guerre

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

La Bible est le livre de chevet de George W. Bush. Ceux qui s’interrogent sur le dessous des cartes de sa guerre en Irak, sur la politique impériale des Etats-Unis et sur le  » remodelage  » du Moyen-Orient disposent, eux, d’autres lectures instructives

(1) America is back. Les nouveaux césars du Pentagone, par Gérard Chaliand et Arnaud Blin, éd. Bayard, 224 p.

(2) Après l’empire. Essai sur la décomposition du système américain, par Emmanuel Todd, éd. Gallimard, 233 p.

(3) La Guerre des Bush. Les secrets inavouables d’un conflit, par Eric Laurent, éd. Plon, 244 p.

Les faucons du Pentagone, comme c’était prévisible, l’ont emporté, puisqu’ils étaient les seuls à proposer une stratégie et un dessein. Il y a des années que Paul Wolfowitz, Richard Perle, Dick Cheney et d’autres, tous aujourd’hui bien en place, rêvent de conforter la prépondérance américaine et d’influer de façon plus directe sur les destinées du Moyen-Orient. L’intervention en Irak n’est d’ailleurs, selon plusieurs analystes, que la première étape d’une stratégie mondiale menée au nom de la démocratie et au mieux des intérêts des Etats-Unis et de leurs alliés régionaux.

Comment l’Amérique en est-elle arrivée à former un tel projet ? C’est ce que Gérard Chaliand et Arnaud Blin entendent expliquer dans America is back. Les nouveaux césars du Pentagone (1). Pour Chaliand, spécialiste des conflits et des questions géostratégiques, on ne peut rien comprendre à ce qui se joue aujourd’hui sans connaître un tant soit peu la tradition messianique qui nourrit la volonté impériale des Etats-Unis. La politique de l’administration Bush est l’héritière d’une longue histoire marquée par des figures aussi diverses que Thomas Jefferson, géopoliticien avant l’heure, Theodore Roosevelt, le réaliste – pour qui l’Amérique, grande puissance, a le devoir d’intervenir à l’étranger et n’a que faire d’un système de sécurité collective -, Thomas Woodrow Wilson, l’idéaliste – qui voulait propager la démocratie libérale dans le monde par une politique étrangère active, voire agressive -, Henry Kissinger ou Ronald Reagan.

La guerre du Golfe de 1991, rendue possible par l’effacement de l’Union soviétique, en termine avec l’ère de la bipolarité et, assure Chaliand, efface d’un coup le  » syndrome vietnamien  » que la présidence Reagan n’était pas parvenue à faire oublier tout à fait. Bush père peut déclarer, en mars 1991, après avoir remporté la victoire dans ce conflit asymétrique :  » America is back ! «  ( » L’Amérique est de retour ! « ). La nouvelle politique étrangère des Etats-Unis et leur guerre en Irak ne seraient donc pas, selon l’auteur, les conséquences des attentats du 11 septembre 2001. Ceux-ci n’ont fait qu’accélérer un processus déjà en marche.  » Il a fallu près d’une décennie et la montée au pouvoir du républicain George W. Bush pour que la volonté de tirer parti de la supériorité écrasante de l’Amérique se manifeste de façon aussi ouverte.  »

Tout autre est la thèse iconoclaste d’Emmanuel Todd, auteur de Après l’empire (2), ouvrage qui revient en force, actualité oblige, dans le classement des meilleures ventes en librairie. Pour l’historien français, l’Amérique, par son  » activisme militaire de théâtre dirigé contre des Etats insignifiants « , tenterait de  » masquer son déclin irréversible « . La guerre contre l’Irak et les autres pays de l' » axe du mal  » ne serait qu’un prétexte : les Etats-Unis, dont il compare le destin à celui de l’Empire romain, chercheraient à se présenter comme la nation indispensable qu’elle n’est plus.

Todd est surtout connu pour avoir, le premier, prévu la décomposition de l’URSS (dans La Chute finale, un essai publié en 1976). Sa description d’un empire américain mort-né a néanmoins suscité des controverses. Selon l’auteur, qui se défend farouchement de tout antiaméricanisme, une marginalisation des Etats-Unis hante les élites américaines. Le déficit extérieur du pays dépasse les 450 milliards de dollars, ce qui le rend de plus en plus dépendant des capitaux extérieurs. L’Amérique n’aurait, en outre, plus la force de contrôler l’Europe, la Russie et le Japon. Au-delà des rêves concernant le pétrole du golfe arabo-persique, sa volonté d’affirmation militaire au Moyen-Orient répondrait donc à une peur d’être éjectée de l' » Eurasie « .

De bonnes affaires

Dans La Guerre des Bush, secrets inavouables d’un conflit (3), Eric Laurent propose sa propre interprétation des raisons qui poussent George W. Bush à s’acharner contre le maître de Bagdad,  » après que son père, lorsqu’il était président, eut armé et financé ce même Saddam Hussein, provoquant peut-être l’invasion du Koweït « . Son livre, vite devenu un best-seller, éclaire surtout les liens troublants qui unissent les Bush à la famille Ben Laden et à la nébuleuse terroriste.

Dès 1976, Bush père, alors patron de la CIA, vend une flottille d’avions à un homme d’affaires du Texas, Jim Bath, dont la compagnie a pour principal actionnaire le Saoudien Khalid ben Mahfouz, frère d’une des épouses d’Oussama ben Laden. Or Khalid ben Mahfouz est aujourd’hui suspecté d’avoir financé Al-Qaida à travers son établissement bancaire, la BCCI, véritable  » syndicat du crime « , avec lequel de très proches collaborateurs de Bush entretenaient des liens. De son côté, Bath, agent aux Etats-Unis de Salem ben Laden, demi-frère d’Oussama, est financièrement aux côtés de Bush fils durant sa campagne de 1978 pour le Congrès (un échec) et il investit l’année suivante dans Arbusto, la société pétrolière créée par George W. Plus récemment, on retrouve la famille Ben Laden dans le fonds d’investissement Carlyle, un des principaux opérateurs sur le marché de l’armement, où Bush père occupe une position éminente. Eric Laurent souligne en passant que George Bush et, à travers lui, son fils, sont, grâce à ce fonds, financièrement intéressés à la guerre en Irak. Carlyle contrôle en effet l’entreprise qui fabrique les chars Bradley et les missiles embarqués sur les navires américains dans le Golfe.

Cette guerre  » aura des conséquences totalement imprévisibles « , déplore Laurent, pour qui l’Amérique risque de mener d’autres missions  » civilisatrices  » du même type,  » imposées par la force, mues par des idées au mieux naïves, au pire totalement hypocrites « . Todd, lui, remarque qu' » aucun pays, au xxe siècle, n’a réussi à accroître sa puissance par la guerre ou même par la seule augmentation de ses forces armées « . Et, pour Chaliand, le remodelage du Moyen-Orient reste hypothétique,  » les Etats-Unis étant perçus comme agresseurs dans la quasi-totalité des pays musulmans « .

Olivier Rogeau

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