L’école obligatoire dès 5 ans ?

Tous les enfants devront-ils suivre la 3e année maternelle ? Dans le nord comme dans le sud du pays, une majorité de députés y voient un outil de lutte contre l’échec scolaire. Louable, mais un peu court, pensent les pédagogues

(1) Les Familles défavorisées à l’épreuve de l’école maternelle, par Eric Mangez, Magali Joseph et Bernard Delvaux, octobre 2002, Cerisis-UCL.

Finies les siestes chez mamie quand, à 5 ans, la journée semble trop longue ? Oubliées les vacances hors saison avec papa et maman, en juin ou en septembre ? Un consensus politique semble se dégager à la Chambre où deux propositions de loi pour avancer l’âge de l’obligation scolaire ont été présentées par des parlementaires libéraux et socialistes francophones et flamands. Un rebondissement pour une idée lancée, dès 2002, par Jean-Marc Nollet (Ecolo), ministre de l’Enseignement fondamental en Communauté française, qui avait déjà été caressée par ses prédécesseurs socialistes. Les pédagogues ne s’accordent toutefois pas sur l’intérêt de l’abaissement de l’obligation scolaire aux moins de 6 ans, comme au Luxembourg, aux Pays-Bas, en Irlande du Nord ou en Grande-Bretagne. Le blocage pourrait également venir de la ministre fédérale de la Politique scientifique, Fientje Moerman (VLD), compétente en la matière.

En vertu de la loi de 1983, l’enseignement est obligatoire de 6 à 18 ans.  » Mais dès la 1re maternelle, tous les élèves sont inscrits et fréquentent l’école très régulièrement, assure Marie-Thérèse Duroy, directrice de l’école communale de Belgrade (Namur). De plus en plus, les deux parents travaillent. Ils ne savent pas garder l’enfant. On nous l’amène même malade, avec sa boîte de sirop pour la gorge. Chez nous, les enfants de parents immigrés sont tout autant scolarisés : Africains, ex-Yougoslaves ou Albanais apprennent ainsi le français avec une facilité déconcertante.  »

Selon une analyse statistique de Bernard Delvaux, sociologue à l’UCL (Université catholique de Louvain), réalisée à la demande de Nollet (1), en Wallonie et à Bruxelles, 91,6 % des enfants sont inscrits à l’école à 3 ans, 95,3 % à 4 ans et 96,1 % à 5 ans. Autrement dit, on estime que seuls 2 000 enfants ne se trouvent pas en classe en fin de maternelle. C’est l’un des taux de scolarisation les plus élevés d’Europe. Peut-être, parce que les parents n’ont guère d’autre choix que l’école comme infrastructure d’accueil, contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays.

 » Mais, dès la 1re primaire, certains élèves décrochent, regrette Karine Lalieux, députée PS, cosignataire de la proposition de loi du 16 février 2004, avec quatre parlementaires SP.A et VLD. Car un certain nombre d’entre eux n’ont pas fréquenté la 3e maternelle. Ils n’ont alors pas acquis les premiers apprentissages ou de bonnes habitudes, comme écrire son nom, se lever tôt…  » Ces lacunes et cet absentéisme concerneraient plus particulièrement les milieux défavorisés, selon une étude réalisée récemment en Flandre : d’après le Hoger Instituut van de Arbeid, 16 % des 2,5-3 ans ne fréquentent pas l’école maternelle et cette proportion atteint 36 % des enfants allochtones. En 3e maternelle, 4 % des bambins ont déjà un retard scolaire, qui concernerait 10 % des enfants de parents peu scolarisés et même 15 % des allochtones.

 » L’obligation scolaire à 5 ans garantirait une fréquentation effective de la 3e maternelle, absolument nécessaire pour la maîtrise du français chez des enfants qui ne le parlent pas à la maison « , insistent les institutrices d’une école communale en discriminations positives à Saint-Gilles (Bruxelles). Enfin,  » elle lèverait une incohérence due à la refonte des rythmes de l’enseignement fondamental avec l’instauration du cycle 5-8 ans « , ajoute Pierre-Yves Jeholet, député MR, dans sa proposition du 7 janvier dernier. Cette dernière remonte au décret sur l’école de la réussite, interdisant en principe, depuis 2002, tout redoublement entre la 3e maternelle et la 2e primaire.

Ces intentions louables ne font toutefois pas l’unanimité chez les scientifiques. Certes, selon une enquête d’ATD Quart Monde, près d’un enfant en grande pauvreté sur 4 est dirigé vers l’enseignement primaire spécial. En outre, d’après une étude française de 1989, le pourcentage d’enfants n’ayant jamais redoublé en primaire diminue effectivement en fonction du temps passé à l’école non obligatoire : 75 % pour ceux qui ont effectué trois ou quatre années en classe maternelle, 68,6 % quand ils l’ont fréquentée deux ans et 61 % pour une année de fréquentation.  » Mais ce lien statistique ne permet pas de conclure que la fréquentation est l’élément déterminant, fait remarquer Delvaux. Des variables ôcachées », non prises en compte par les chercheurs, peuvent avoir joué, comme la culture familiale, par exemple.  » Dans les milieux très aisés, on a également tendance à ne pas envoyer l’enfant à l’école avant 6 ans, sans que cela porte préjudice à la scolarité. D’ailleurs, en Communauté française, les enquêtes montrent un lien non linéaire entre l’origine sociale et la fréquentation de la maternelle, mais elles remontent au début des années 1980.

Enfin, Jean-Pierre Pourtois, psychopédagogue à l’université de Mons- Hainaut, fait remarquer que les bons résultats scolaires ne s’observent pas nécessairement dans les pays qui ont les taux les plus élevés en maternelle. En Finlande, qui compte notamment les meilleurs lecteurs des pays industrialisés de l’OCDE, seuls 35 % des enfants de 4 ans fréquentent le préscolaire.

 » Pour lutter contre l’échec, l’obligation, même si elle n’est pas à rejeter, ne suffit pas, pense Delvaux. L’enjeu est d’améliorer l’accueil des familles défavorisées au sein des écoles. Ces parents accordent beaucoup d’importance à l’enseignement, contrairement à ce que l’on pense, mais elles sont facilement dévalorisées et accusées de démission.  » Sans doute, parce que les références et codes culturels sont trop différents.

En 1998, le Conseil de l’enseignement et de la formation (CEF) avait d’ailleurs repoussé l’idée d’obligation pour ne pas  » compromettre l’établissement de relations de confiance avec l’ensemble des familles « .  » Cela ne fera que stigmatiser les parents les plus fragilisés, martèle Henri Wittorski, porte-parole de l’Ufapec (Union des fédérations des associations de parents de l’enseignement catholique). On va répéter la même bêtise qu’il y a vingt ans : prolonger la scolarité, alors de 16 à 18 ans, sans donner aux écoles les moyens d’y faire face. Car comment convaincre des parents qui ont peur de l’école d’y envoyer leur enfant ? Il faut renouer un dialogue. Cela ne se fait pas au cours d’un entretien d’inscription de cinq minutes. Les directions devraient y consacrer le temps nécessaire. Mais elles sont déjà débordées et le gouvernement n’est pas en mesure de leur accorder l’aide administrative qu’elles réclament.  »

Pourtois abonde dans ce sens :  » Il n’est pas sûr que dans l’état de crise où elle se trouve, l’école assure aujourd’hui une meilleure éducation que la famille, avec des classes surchargées, sous-équipées et un personnel qui n’a pas l’occasion de continuer à se former.  »

Même si les auteurs des propositions de loi s’en défendent, la crainte de certains pédagogues est que la 3e maternelle se transforme rapidement en 1re primaire. Selon Bernard De Commer, enseignant en détachement syndical au SEL/Setca, on assiste déjà, sous la pression des parents et d’une concurrence accrue entre écoles, à des apprentissages cognitifs de plus en plus précoces. Or ce souci d’une rentabilité immédiate risque d’accroître encore davantage la marginalisation des enfants de milieux socioculturels défavorisés.

Cela dit, la proposition de loi porte en réalité sur l’obligation d’ enseignement et pas sur la fréquentation. Les parents qui le souhaitent pourraient toujours assurer cette instruction chez eux. Sans peur des contrôles qui, en la matière, ne sont guère effectués.

Enfin, un dernier couac communautaire n’est pas exclu. Lors de la discussion en Commission à la Chambre, Fientje Moerman a proposé de prendre contact avec les Communautés, même si l’obligation scolaire relève du gouvernement fédéral. Certains soupçonnent cette libérale flamande de vouloir saisir le comité de concertation réunissant tous les niveaux de pouvoir. Pour suggérer aux Flamands de  » troquer  » cette proposition contre la flamandisation de l’inspection des écoles francophones en périphérie bruxelloise, ce que Patrick Dewael (VLD), alors ministre-président du gouvernement flamand, avait proposé à Nollet en 2002 ? Cela reviendrait à enterrer le dossier. Une nouvelle fois.

Dorothée Klein

La crainte de certains pédagogues est que la 3e maternelle se transforme rapidement en 1re primaire

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