Le vrai-faux sur les idées reçues

Des escrocs, les climatologues ? Dangereux, le réchauffement ? Farfelues, les prévisions des scientifiques ? Un livre- arbitre tente de transformer la controverse entre climatologues et climato-sceptiques en débat durable.

Caroline de Malet est journaliste au Figaro. Elle couvre depuis dix ans les questions liées à l’environnement et à l’énergie pour le quotidien français. Difficile de la soupçonner d’épouser aveuglément la cause écologiste. Dans le livre qu’elle a publié l’an dernier, Climat en débats, pour en finir avec les idées reçues (éd. Lignes de Repères), elle arbitre la controverse qui oppose la plupart des scientifiques aux climato-sceptiques. Ici, point de manichéisme. Mais plutôt des réponses nuancées.

1. Trop de dogmatisme ? En 2007, l’an I du climat : dans la foulée du film d’Al Gore, le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) juge le réchauffement  » sans équivoque « . La messe est dite. Il n’y a plus de place pour le doute. Le réchauffement est le nouvel ennemi à abattre. A l’heure où l’inconscient collectif manque de causes communes, surtout depuis la chute du mur de Berlin, le thème s’avère mobilisateur. De l’Afrique à l’Europe, cela ressemble à une entrée en religion. L’Eglise s’est d’ailleurs emparée de cet enjeu de société érigé en question éthique. Révélateur : avec un révérend new-yorkais et un ancien astronaute, Al Gore a créé le  » partnership of religion and the environment  » qui organise des conférences mondiales sur le lien entre ces deux thèmes.

2. Rationnelle, la controverse ? Paradoxalement, plus le consensus est dominant, plus il est contesté avec vigueur. Les climato-sceptiques font eux-mêmes preuve d’un certain dogmatisme. Ce sont avant tout  » de profonds conservateurs, farouchement attachés aux valeurs capitalistes et libérales « , écrit Caroline de Malet. En effet, la question du changement climatique remet en cause notre mode de vie, bouscule de puissants intérêts économiques, oblige les multinationales à repenser leur organisation. Un bouleversement que certains ne sont pas prêts à accepter. Aux Etats-Unis, sous la présidence de George W. Bush, les ultraconservateurs ont été jusqu’à censurer, en 2003, un rapport alarmant du Pentagone sur les conséquences du changement climatique.

3. Manipulés, les climato-sceptiques ? Ils sont souvent liés à de puissants lobbys de l’industrie pétrolière. Principal argentier de la désinformation, Exxon a notamment financé, jusqu’en 2006, le Center for the New Europe, un lobby ultralibéral bruxellois, alimenté à hauteur de 170 000 dollars en trois ans. Autre lobby influent : celui des constructeurs automobiles. Depuis des années, les coulisses des institutions européennes, à Bruxelles, sont témoins d’une bataille à couteaux tirés entre les industriels du secteur et la Commission européenne sur la limitation des émissions de dioxyde de carbone des voitures neuves. La mutation écologique reste lente sur la route. En 2009, la France et le Portugal étaient les seuls pays à atteindre l’objectif européen de 140 g/km de CO2. A l’inverse, le lobby nucléaire s’appuie sur des prévisions alarmistes pour vanter l’énergie propre de l’atome.

4. Un diagnostic imprécis ? De nombreuses incertitudes demeurent sur l’ampleur de la réaction du climat aux émissions de dioxyde de carbone. Les scientifiques considèrent qu’un doublement de la teneur en CO2 entraînerait une augmentation de 1,5 °C à 6,2 °C. La fourchette est large. Et les conséquences d’un réchauffement seraient très différentes, selon qu’on se situe dans le haut ou dans le bas de l’écart. Idem pour la hausse du niveau des océans, estimée entre 18 et 59 centimètres d’ici à 2100. La disparition de la banquise arctique est, elle, prévue pour 2070 ou, pis, 2040, selon les avis des experts. En l’état actuel des recherches, il n’est pas possible d’attribuer la plus grande intensité des cyclones et des moussons, depuis quelques années, au changement climatique. Mais on ne peut toutefois pas l’exclure. Ces lacunes rendent l’action politique délicate.

5. Sérieux, les climatologues ? Certains sceptiques contestent le caractère scientifique de la climatologie, en particulier sa dimension inductive, lorsqu’elle s’inspire des constats du passé, et prédictive, lorsqu’elle tente d’établir des prévisions à long terme. Il est vrai que la climatologie (à ne pas confondre avec la météorologie), apparue il y a un siècle, est une science encore jeune et imparfaite. Les experts du Giec reconnaissent eux-mêmes que la modélisation climatique doit être améliorée. Mais ils se sont toujours montrés prudents. On observe d’ailleurs que leurs prévisions ont plutôt été sous-évaluées jusqu’ici. Certains scientifiques n’hésitent pas à les qualifier de conservateurs. Ils envisagent, eux, un emballement du réchauffement, avec des conséquences d’autant plus graves pour la planète.

6. Poule aux £ufs d’or ? Les climatologues seraient volontairement alarmistes pour voir leurs travaux soutenus. Cet argument, avancé par le célèbre climato-sceptique Michael Crichton, auteur de Jurassic Park, décédé en 2008, est recevable en partie. Certains laboratoires ont parfois besoin de lancer des cris d’alarme pour obtenir le financement de leurs recherches. Mais les budgets consacrés à la climatologie font aussi des jaloux. Ainsi, l’ancien ministre français et géophysicien Claude Allègre qui dénonce un  » business très lucratif  » et qualifie les membres du Giec d' » escrocs « . Le pamphlet Climat de panique, du chercheur écologiste Yves Lenoir, a même avancé la théorie du complot : les climatologues seraient tous d’accord pour nous mentir ! Caroline de Malet rappelle que le Giec fonctionne comme un super-réseau international de chercheurs, qui synthétise les connaissances scientifiques du moment. D’un rapport à l’autre, les deux tiers des auteurs changent, ce qui en garantit l’indépendance.

7. Pas nouveau, le réchauffement ? Les sceptiques font remarquer que d’autres périodes chaudes ont existé, notamment au Moyen Age. Il y a 120 000 ans, il faisait 4 °C de plus qu’aujourd’hui, en Arctique. Vrai. Mais le peuplement actuel de la planète est sans comparaison avec celui d’autrefois, surtout dans les zones côtières. Une augmentation du niveau des mers n’est pas grave en soi. Mais les sociétés humaines sont plus fragiles à cet égard que par le passé. Autre vulnérabilité : la consommation humaine de ressources naturelles dépasse actuellement de 20 % la capacité biologique de la Terre. L’accroissement démographique ne risque pas d’arranger cette situation. Selon les Nations unies, il faudrait augmenter la production alimentaire mondiale de 60 % d’ici à 2030 pour nourrir 2 milliards de bouches supplémentaires. Un tabou que le protocole de Kyoto n’a même pas évoqué.

8. Y a-t-il urgence ? L’humanité n’est pas devenue hypocondriaque. Sa fièvre augmente indéniablement. Les débats ne doivent pas occulter l’action. Mais faire rimer l’après-pétrole avec l’après-CO2 ne sera pas aisé. Sommes-nous condamnés à trembler entre le risque climatique et le risque nucléaire ? Il suffit de ne pas mettre tous ses £ufs dans le même panier, selon Caroline de Malet. Un exemple : l’énergie du vent peut être mise à profit pour réduire la pollution du transport maritime, responsable de 4 % des émissions de gaz à effet de serre. Plusieurs projets prometteurs ont été lancés, comme le Beluga SkySails, un navire marchand équipé d’une voile de kitesurf de 160 mètres carrés qui réduit ses rejets de CO2 de 20 %. l

THIERRY DENOëL

de puissants intérêts économiques sont en jeu

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