Le traqueur traqué

Pressions politiques, judiciaires, cyberattaques… Tout est bon pour faire taire Julian Assange et son site, qui divulguent des secrets diplomatiques.

Trois hommes autour d’une pizza se retrouvent dans un restaurant genevois en cet après-midi de novembre. La scène pourrait paraître banale si plusieurs gardes du corps n’étaient présents et que l’un des individus n’avait reçu des menaces de mort. Julian Assange, porte-parole de WikiLeaks, s’apprête alors à diffuser sur Internet 251 287 documents confidentiels de la diplomatie américaine. Avant de passer à l’acte, il est venu prendre conseil auprès des deux dirigeants du Parti pirate suisse, militant pour le téléchargement illégal.  » Il nous a demandé comment obtenir l’asile politique en Suisse « , raconte son président, Denis Simonet. Comme si, déjà, l’homme se sentait condamné à une vie de cavale.

A ce moment-là, le monde diplomatique n’a pas encore conscience du choc qui l’attend. Quant à Assange, ses ennuis ne font que commencer. Peu de temps avant les premières fuites, la justice suédoise veut entendre ce ressortissant australien dans une affaire de  » viol, violences sexuelles et contrainte illégale « . Deux femmes ont porté plainte contre lui en août dernier. Selon Björn Hurtig, l’avocat d’Assange, son client ne fuit pas la justice. Cet été, il était même prêt, dit-il, à répondre aux questions des enquêteurs. Mais, la convocation de la police tardant à venir, il a poursuivi ses pérégrinations de pays en pays. Ce qui lui vaut d’être sous le coup d’un mandat d’arrêt international.

Le suspect a proposé qu’un représentant de la justice se rende à Londres pour l’interroger. En vain. Julien Assange s’est finalement présenté à la police britannique à Londres, le mardi 7 décembre. Elle l’a arrêté et il a comparu devant la cour de justice de Westminster pour les faits reprochés en Suède. Assange refusait d’y retourner car il craignait d’y être emprisonné, voire d’être extradé vers les Etats-Unis. Fin novembre, une cour d’appel a pourtant requalifié les chefs d’accusation en minimisant la gravité de certains faits présumés.

En quelques mois, l’Australien de 39 ans, aux cheveux grisonnants et au visage impavide, est devenu une menace pour la diplomatie mondiale. Il cherche à conserver sa liberté quand son site Internet se bat pour rester accessibleà en se jouant lui aussi des frontières. Hébergé un temps aux Etats-Unis par Amazon, WikiLeaks a dû  » déménager  » sous la pression des autorités américaines. Du coup, il s’installe en France sur les serveurs d’OVH, spécialisé dans l’hébergement de sites Internet, tout en conservant d’autres serveurs, dont l’un se trouve en Belgique. Et il provoque aussitôt le rejet du gouvernement français : il faut assurer l’allié américain du soutien de la France dans cette traque planétaire. La situation  » n’est pas acceptable « , insiste Eric Besson, ministre de l’Industrie.

Comment interdire la diffusion de telles informations depuis la France ? Le ministre français a demandé un rapport sur le sujet, dont les conclusions devraient être rendues en fin de semaine. Deux angles d’attaque pourraient être retenus. Le premier vise l’atteinte aux secrets diplomatiques, protégés par la convention de Vienne. Le second fait référence à la  » mise en danger de la vie d’autrui « , si l’on considère que les secrets révélés font courir des risques aux rédacteurs des rapports et à leurs sources. Pourtant, juridiquement, cette démonstration peut se heurter à un écueil : les documents américains n’étant, par définition, pas classifiés en France, Paris pourrait être désavoué devant les tribunaux. Déjà, OVH, qui avait demandé au juge des référés de se prononcer sur cette affaire, ne s’est pas vu contraint de ne plus héberger le site.

De tels moyens déployés par des démocraties soulèvent des protestations.  » Nous ne pouvons qu’être sidérés par le fait que des pays comme la France et les Etats-Unis alignent soudain leur politique en matière de liberté d’expression sur celle de la Chine « , s’insurge l’association Reporters sans frontières.

Et ce n’est pas tout. Les sources de financement du site sont également visées. Le système de micropaiement PayPal, qui permet de faire des dons à WikiLeaks, a mis en avant des  » infractions aux conditions d’utilisation  » pour suspendre son service. De son côté, Postfinance, filiale bancaire de la Poste suisse, a fermé le compte de Julian Assange.

Pressions politiques, procédures juridiques, il ne manquait plus que des cyberattaques. C’est désormais chose faite. La semaine passée, des requêtes automatiques ont noyé le site, l’empêchant de fonctionner. Ces assauts ont suscité l’ire des internautes, engendrant une mobilisation sans précédent. Des serveurs miroirs, sortes de clones, ont été créés (plus de 350 ces jours-ci) pour permettre de poursuivre les révélations.

La relève est prête

 » La première véritable guerre de l’information est désormais engagée. Le champ de bataille est WikiLeaks. Vous êtes les troupes « , s’enthousiasme John Perry Barlow, cofondateur de l’association de défense des consommateurs Electronic Frontier Foundation. Tant d’acharnement a créé une rupture entre les internautes libertaires, d’un côté, et, de l’autre, les Etats ainsi que certains médias traditionnels. Mais peu importe si Julian Assange ou WikiLeaks sont réduits au silence. D’autres se disent déjà prêts à prendre la relève, remettant au goût du jour le mot de Spartacus :  » Je reviendrai, et je serai des millions « .

EMMANUEL PAQUETTE, AVEC ANTOINE JACOB, EN SUÈDE, ET ÉRIC PELLETIER

EN QUELQUES MOIS, ASSANGE EST DEVENU UNE MENACE POUR LA DIPLOMATIE MONDIALE

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