Le tiers-monde intérieur

(1) Conversations avec des clandestins,

éditions du Cerisier, 125 pages.

Le problème des candidats réfugiés est impressionnant parce qu’il mobilise, de manière contradictoire, maints principes éthiques et politiques qui fondent nos démocraties : le respect de la loi, celui du droit d’asile et des droits de l’homme, la solidarité sociale, la liberté individuelle, la réglementation du travail… Il existe là un lien ardu qu’il est irréaliste de vouloir trancher d’un coup de glaive. Bien sûr, les vagues de demandeurs d’asile sont parfois articulées à des filières mafieuses qu’on ne saurait tolérer. Fermer les yeux au nom de la charité sur ces pratiques négrières, c’est, notamment, prendre le risque d’exposer nos communautés politiques à de dangereux rejets xénophobes.

Par ailleurs, les immigrés répondent aussi à une demande diffuse de main-d’£uvre bon marché émanant d’entreprises, mais aussi de particuliers. Le travail au noir est clairement dévastateur pour nos systèmes de protection du travail et de sécurité sociale. Et pour les prestataires clandestins, il s’accompagne souvent d’une exploitation éhontée. Mais, dans la pratique, ces perspectives d’emploi dans notre économie souterraine, même si elles sont d’une très grande précarité, apparaissent très souvent, aux illégaux, comme infiniment préférables à la misère à laquelle ils seraient sans cela condamnés dans leur pays d’origine. De plus, les économies qu’ils autorisent permettent parfois aux employeurs de préserver l’emploi de leurs salariés  » officiels « . Elles offrent, en somme, les avantages d’une délocalisation sans ses inconvénients…

Si l’on en croit Lise Thiry, le sentiment qui domine ainsi chez les  » sans-papiers  » est l’aspiration à une assurance minimale contre le grand dénuement. Virologue réputée pour sa lutte contre le sida, cette scientifique de l’ULB s’est profondément engagée dans le soutien aux immigrés illégaux. Elle fut notamment la marraine de Sémira Adamou, morte étouffée lors de son rapatriement forcé. Lors de l’application de la loi de régularisation, Lise Thiry a été désignée comme membre d’une des chambres de la Commission dite de régularisation en tant que représentante d’une ONG. Inspirée par cette expérience humaine bouleversante, elle a récemment rédigé un recueil de témoignages (1) qui l’ont ainsi convaincue que la seule assurance contre l’afflux de clandestins vers nos régions est un alignement de leur sort sur le nôtre.

On reproche souvent aux altermondialistes de ne pas avoir d’alternative à opposer à la globalisation néolibérale. En voilà une : garantir aux peuples de la planète, comme le suggère Lise Thiry et certains de ses amis de Médecins sans frontières, une forme minimale d’assurance sociale financée en proportion du salaire de chacun. Irréaliste ? Peut-être. Mais sans doute moins que toutes les formes de contrôle policier censées contenir l’immigration illégale. Ne perdons pas de vue, en effet, que la formation historique des nations à l’intérieur de frontières territoriales calcifiées a privé l’humanité d’une prérogative des origines : lever le camp et se mettre en marche quand les conditions de vie habituelles cessent d’être supportables. N’est-il donc pas vain d’espérer, à l’heure du rétrécissement du monde, que notre espèce renoncera à ce réflexe ancestral du salut par la fuite ? Et n’est-il pas, par contre, hautement raisonnable de penser que les  » sans-papiers  » ne cesseront vraiment d’émerger que lorsqu’un partage moins inique des richesses de la Terre fera de l’errance autre chose que le fruit âcre de la nécessité ?

de jean sloover

Ceux qui veulent rester entre eux n’ont-ils pas intérêt à exporter leurs solidarités ?

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content