Le roi de la montagne

Comme ses compatriotes, Martin Solar, ingénieur forestier dans un parc naturel, aime ces Alpes slovènes qu’il parcourt depuis l’enfance. Et attend de l’Europe qu’elle contribue à les préserver

De notre envoyé spécial

Il veille sur le trésor de la nation. A la tête des 18  » gardes moniteurs  » qui sillonnent ses sentiers escarpés, en croisant sur leur chemin ours et chamois, aigles et lynx, Martin Solar assure la protection de ce joyau de la nature qu’est le parc national du Triglav. Ce n’est pas une mince responsabilité. Ce domaine des Alpes Juliennes, dans le nord-ouest de la Slovénie, à proximité des frontières avec l’Italie et l’Autriche, étendu sur 84 000 hectares, occupe une place de choix dans le c£ur de chaque Slovène. Ce vestige de la forêt primitive figure, en microcosme, la diversité du pays en mêlant les influences des climats alpin, continental et méditerranéen. La splendeur idyllique de ses paysages de vertes et riches vallées explosant de lumière lors de la floraison de printemps reflète la représentation édénique qu’aiment à se faire les Slovènes de leur propre Etat, dont l’Histoire les a si longtemps privés. Le mont Triglav (2 864 m) est d’ailleurs représenté sur le drapeau de ce tout jeune pays né de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie. Et un dicton populaire prétend qu’on n’est pas un vrai Slovène tant qu’on n’a pas escaladé la montagne.

Ces sommets, Martin Solar les connaît bien. Ce solide gaillard de 40 ans est né à leur pied, à Bled, station thermale jadis choyée par la cour des Habsbourg où, aujourd’hui, les touristes affluent pour admirer le lac au milieu duquel flotte une église.  » Mes courses dans la montagne, dès l’enfance, m’ont autant appris que mes études d’ingénieur forestier « , raconte-t-il. La  » guerre d’indépendance  » û quelques anicroches symboliques, quoique responsables de la mort d’une poignée d’hommes, célébrés comme des martyrs û il la passe aussi sur les hauteurs des Alpes slovènes :  » Heureusement, nous n’avons fait que de l’observation.  » Il s’agissait, en l’occurrence, de surveiller l’armée fédérale yougoslave. Mais celle-ci se retirera très vite de la république sécessionniste.

Sitôt après l’indépendance, Martin Solar commence à travailler pour le parc national. Lui dont la grand-mère, née en 1897, a été, tour à tour, sujette de l’Empire austro-hongrois, puis de la monarchie yougoslave, a subi la botte du IIIe Reich avant de finir ses jours comme une camarade de la république socialiste, ne nourrit aucun regret pour l’ancien régime :  » Les forêts n’étaient pas replantées, l’industrie crachait du soufre, on se souciait peu de la pollution de l’eau.  » Et tant pis si la Save, qui prend sa source dans ces montagnes, meurt à Belgrade en s’unissant au Danube. La géographie ne dicte pas les sentiments.  » J’ai toujours été conscient de mon appartenance à l’Europe alpine, à l’Europe centrale. Nous pouvons avoir de bonnes relations avec les Serbes, mais je ne suis pas un ôyougonostalgique ».  » Pas plus un  » europhorique « , d’ailleurs.  » J’ai des doutes sur l’Union européenne « , avoue-t-il, même s’il a voté en faveur de l’adhésion, lors du référendum de l’an dernier.  » Ici, ajoute-t-il, on boit de l’eau pure au robinet. Notre environnement est préservé. Et je ne sais pas si notre petite nation pourra peser sur la prise de décision commune et garantir l’intégrité de notre langue.  » Ces interrogations autour de la prochaine adhésion, attendue par l’opinion avec davantage de résignation que de joie, sont largement répandues. Peuple tranquille de Slaves placides comme des Helvètes, les habitants des vallées slovènes ne chérissent rien tant que l’illusion d’être épargnés de la fureur du monde. La pratique répétée du référendum, national ou local, leur a fourni plus d’une occasion pour le rappeler. A Bohinj, en juin 2003, les habitants de trois villages ont ainsi rejeté un projet qui, en les classant dans une autre zone du parc national, aurait permis la construction de nouveaux hôtels et la création d’emplois pour attirer les touristes. Et la construction d’une voie rapide pour desservir le littoral slovène déplaît fortement aux riverains de l’Adriatique.

Il est une vertu, au moins, que Martin Solar reconnaît à l’Europe, c’est celle de ses programmes. Natura 2000, par exemple. La Commission a établi une liste d’habitats et d’espèces d’oiseaux jugés précieux que chaque Etat membre est tenu de répertorier et de protéger. Pour les gardes du Triglav, cela suppose un patient travail d’explication et de persuasion. Faire la chasse aux amateurs de camping sauvage, relever la cartographie des sources, contrôler les dégâts dus à l’érosion éolienne, vérifier le bon respect des règles de restauration des anciennes granges transformées en maisons de week-end, observer la vie animale, bref, tout ce qui constitue l’ordinaire d’une journée de labeur ne suffit pas. Il faut désormais convaincre les paysans d’épargner tel type d’arbre propice à la nidification de telle espèce d’oiseau. Ou de retarder la coupe de l’herbe pour favoriser la reproduction d’une autre. Pas toujours facile car, dans le même temps, les terres du parc, nationalisées par l’Etat titiste, sont restituées à leurs anciens propriétaires, en vertu d’une loi votée par le Parlement slovène. Il faut donc s’assurer que les simples particuliers, les sociétés coopératives agricoles ou l’Eglise catholique, jadis l’un des grands propriétaires fonciers du pays, en recouvrant leurs anciens droits, comprennent également leurs nouveaux devoirs.

Des doutes sur les eurotechnocrates

Au terme de tous ces efforts, le parc du Triglav aura alors mérité la marque Natura 2000. Comme un label de qualité. Avec les programmes européens, qui jouent un rôle incitatif certain, viennent les crédits. Et, quelquefois, les incompréhensions devant le fonctionnement de la machine bureaucratique bruxelloise.  » Je me souviens d’un programme d’aide à l’installation de l’énergie solaire dans les chalets de la montagne. J’avais trouvé aux Etats-Unis des équipements de bonne qualité et bon marché. Mais il m’a fallu acheter portugais ! Bon, c’était avec l’argent de l’Europe ; mais, ce gaspillage, quelle stupidité !  » Les visites d' » experts  » recrutés par la Commission dans des bureaux d’études, elles, incitent plutôt à l’ironie :  » Un Grec est venu me donner une leçon d’écologieà Merci ! Je pense qu’il devait être bien payéà  » Avant même d’avoir reçu son passeport européen, Martin Solar partage déjà les doutes de ses futurs concitoyens à l’égard des technocrates de Bruxelles. Comment mieux prouver que l’intégration à l’Union est en bonne voie ?

Jean-Michel Demetz

ôJe ne sais pas si notre nation pourra peser sur la prise de décision »

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