Le rock belge s’exporte

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Les  » Sacrés Belges  » francophones bourrent les salles en France et épatent la critique. Mais, au-delà de la médiatisation et de l’émulation en concert, les ventes de disques restent modestes

(1) Trois labels indépendants û Bang !, Viva Music et Distrisound û réalisent des compilations, deux jusqu’ici, regroupant des groupes belges francophones et offertes à l’achat des albums individuels des groupes concernés.

(2) Major company : Sony, BMG, Universal, EMI, Warner.

(3) Créé il y a une dizaine d’années, c’est lui qui a sorti le premier album de dEUS avant de revendre le contrat à Island/Universal.

(4) Artistes & Répertoire, cadres chargés de signer les nouveaux groupes.

Novastar et Girls in Hawaii jouent à Werchter, les 3 et 4 juillet (0900 260 60, 0,45 euro/min).

Mercredi 12 mai, Nuits Botanique à Bruxelles. Une foule dense, majoritairement jeune et festive, noyaute toutes les artères pour cette  » Sacrée Nuit !  » consacrée à dix-sept grou- pes belges francophones. On croise aussi quelques anciens jeunes, comme Elio Di Rupo, Olivier Chastel ou Jean-Marc Nollet, qui prouvent que, même les politiques sentent û enfin û d’où vient le vent. A l’Orangerie, le point de saturation est atteint avant le concert de Girls in Hawaii et, pendant la prestation de Jeronimo ou de Ghinzu, le Grand Chapiteau, bondé, frisonne de plaisir. Pas loin de 3 000 personnes déambulent de salle en salle, avec une patience de sardines amusées, et traduisent l’effet miroir du moment : le rock de Bruxelles et de Wallonie a créé une nouvelle vague de groupes et tout le monde semble vouloir communier devant l’autel de ce succès. Depuis dix-huit mois environ, le label  » Sacrés Belges  » (1) est devenu gage d’une curiosité galopante et d’une qualité créative qui débordent la Belgique. En France particulièrement, les faiseurs d’opinion, comme Libération ou Les Inrockuptibles û qui sortent un numéro accompagné d’un CD spécial Nuits Botanique û ne ménagent pas leurs superlatifs : d’un coup, il semble que le rock belge francophone se voie  » dardennisé  » ou  » poelvoordisé « , bref, flatté, envié, admiré. Même si, en termes de popularité, aucun groupe du cru n’a encore décroché son Rosetta et encore moins son Podium.

 » On revient de loin, il y a dix ans, les disques de groupes belges francophones plafonnaient à quelques centaines d’exemplaires vendus alors que l’album de Girls in Hawaii en est à déjà à 8 000 et celui de Ghinzu tourne autour des 5 000…  » Christophe Weytens, l’un des décideurs du label indépendant Bang !, a parfaitement conscience de la relativité de ces chiffres-là dans un pays où Arno vend facilement 30 000 ou 40 000 disques. Et où le dernier phénomène pop flamand, Novastar, a écoulé 75 000 copies de son premier CD sur la seule Flandre !  » En Flandre, il y a une espèce d’atavisme, constate Pierre Van Braekel, autre entrepreneur de Bang !. Il y a une tradition d’achat parce que la qualité musicale a longtemps été au Nord, même si les groupes francophones se sont réellement améliorés. Ce qui se passe pour l’instant est sans doute la première vague de rock francophone depuis Allez-Allez ou Front 242, il y a vingt ans !  » Vitalité économique supérieure, meilleur circuit de concerts, festivals innombrables, la Flandre fait fonctionner sa propre industrie à un meilleur rendement, préférant de loin consommer anglo-saxon que  » wallon « .

 » Les francophones achètent volontiers les disques de dEUS ou Ozark Henry, mais l’inverse n’est pas vrai. Cette Sacrée Nuit ! prouve le caractère euphorisant de ce qui se passe maintenant, mais pas de doute que le plus dur reste encore à faire !  » : Paul-Henri Wauters, chargé de la programmation du Botanique, pointe le problème des salles :  » On pleure pour qu’il y ait ne fût-ce que cinq lieux de concerts correctement équipés en Wallonie. Il y a des maisons de la culture, mais qui programment un an à l’avance, dans une logique qui ne convient pas au rock.  » Il est vrai que, depuis le boom du rock flamand de la fin des années 1970, le nord du pays s’est créé une infrastructure solide : plus d’une centaine de centres culturels, deux cents festivals et d’innombrables bistrots et bars où on peut jouer sur un bout de scène entre deux tournées de blondes.  » Il y a encore un an, personne n’aurait misé un franc sur les groupes wallons « , explique Jari Demeulemeester, patron de l’Ancienne Belgique, propriété de la Communauté flamande :  » Lorsque Girls in Hawaii, Sharko et Ghinzu ont affiché complet à l’AB ce 12 février, je pense que cela a un peu forcé les cloisons des radios importantes en Flandre, comme Studio Brussel. Mais il faut comprendre que, si les Flamands achètent flamand û y compris les groupes du cru qui chantent en anglais û, c’est aussi par habitude historique : la Flandre n’a toujours pu compter que sur elle-même, alors que la Wallonie fait partie de la grande francité…  »

Oser le monde

Difficile d’abstraire l' » explosion  » actuelle de la mutation de l’industrie discographique. Celle-ci se traduit par une diminution des effectifs locaux û EMI-Belgique s’apprête à licencier une quinzaine de ses quarante employés û et un accroissement constant de l’offre des produits anglo-saxons. Le comble de cette mondialisation borgne a été atteint il y a quelques semaines lorsque la filiale belge de Warner a décidé, malgré ses scores étourdissants, de rompre le contrat de Novastar ! Et ce, au moment même où le groupe flamand sortait son second album, entre-temps déjà écoulé à plus de 30 000 copies uniquement en Belgique…  » Dans les multinationales comme Warner, ce sont les pays de marché A û les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne û qui décident en priorité des disques à sortir. Il reste très peu de place aux pays C û dont la Belgique fait partie û pour tenter de persuader les autres de sortir leurs produits locaux « , explique un employé de Warner-Belgique. Cet immobilisme et le fait que les filiales belges soient souvent placées dans des structures Benelux û avec patron hollandais et cadres flamands û expliquent aussi le peu d’intérêt, jusqu’ici, des majors (2) pour les musiciens francophones. L’arrivée de labels indépendants û comme le francophone Bang ! (3) û constitue donc une jolie solution dans cette guerre du disque où les majors souffrent de coûts de fonctionnement démesurés et d’un téléchargement généralisé. Bang ! profite de l’argent gagné en distribution û cf. les compils lounge et les 100 000 CD de Carla Bruni û pour faire tourner une petite structure d’une dizaine de personnes qui réalise 3 millions d’euros de chiffre d’affaires par an. Assez pour réinvestir dans Ghinzu, Girls in Hawaii, Sharko ou Jeronimo et développer une indispensable carrière à l’étranger, le marché local û à peine 4,5 millions d’habitants û étant vraiment trop maigre pour être rentable. Chaque territoire se négocie avec le meilleur partenaire potentiel, parfois un indépendant, parfois une major, comme Jeronimo qui a signé avec EMI-France. Du coup, dans la récente charrette des  » remerciements  » opérés en France, Jeronimo s’est fait rendre son contrat (par Capitol), victime, comme Alain Chamfort, Michel Jonasz ou MC Solaar, d’une mondialisation à outrance.

Dans ce contexte, les subventions des pouvoirs publics communautaires sont vraiment modestes. Même si le nouveau responsable û le ministre Olivier Chastel û, contrairement à ses prédécesseurs, semble savoir ce qui se passe sur la scène belge et a déjà dégagé quelques moyens pour les musiques  » non classiques « .

Et voir Venus

Rupture de contrat : semblable mésaventure est également arrivée à Venus il y quelques semaines.  » On avait un contrat pour quatre albums avec EMI-France et on n’en avait réalisé qu’un seul… Ils nous proposent un dédommagement qu’on estime nettement insuffisant, donc on va en justice.  » En attendant l’issue de cet épisode contractuel, la vie du leader du groupe, Marc Huyghens, 39 ans, est partagée entre son projet organique et poétique Little Hotel ûprésenté aux Nuits Botanique û et l’avenir de Venus, qui se remet au travail sur le prochain disque dès cet été. Avant l’actuelle vague, Venus est sans doute le premier groupe francophone à avoir éveillé un intérêt à l’étranger depuis une vingtaine d’années. D’abord signé en Italie puis en France, il réalise en 1999 un premier album accueilli de façon dithyrambique par la critique belge et, à un degré moindre, française.  » A Bourges en 1999, c’était comme dans un film, avec tous les A & R (4) qui défilaient. On se retrouvait dans des trucs zarbis, les premières fois pour la promo à Paris, on était invités dans des hôtels et restos chics, puis je rentrais chez moi à Bruxelles, sans un rond.  » Aucun misérabilisme dans la voix de Marc Huyghens qui, cinq ans plus tard, s’estime  » être un privilégié du rock belge qui vit de sa musique « . Il se contente d’ajuster le tir :  » L’explosion médiatique peut également être une sorte de leurre sur la vie réelle des musiciens.  » Avec 60 000 disques vendus en trois albums (dont un  » live « ), Venus est un groupe pratiquement viable, ce qui ne serait certainement pas le cas sans l’exportation ; dernière présence internationale : huit minutes de musique dans le nouveau film d’Enki Bilal. Ces jours-ci, Marc doit rencontrer à Paris le patron d’un  » gros label indépendant  » pour parler de Venus mais, signature ou pas, il croit aux solutions alternatives :  » C’est pas mal de passer par une autre voie, de vendre 2 000 albums dans dix pays différents via de plus petites structures. Ce que j’apprécie dans le mouvement actuel des groupes belges, c’est qu’il y a aussi une conscience commune pour voir ce que l’on veut faire, une conscience d’exister. De toute manière, mon évolution personnelle ne va pas vers un truc glamour : je suis en train de monter un label !  »

Philippe Cornet

Partner Content