Le rêve d’Empédocle

Ecrivain altier, René Swennen est sans doute plus cité pour son Belgique requiem (où rôde le v£u funèbre et pieux de voir le pseudo-cadavre de la Belgique inhumé en terre française) que pour ses romans où la pureté d’un talent classique rivalise avec une solide érudition. C’est dommage. Féru d’histoire et de culture, cet avocat de métier mobilise dans ses romans les lieux, les grands courants et les tribulations qui ont modelé l’âme et la personnalité de leurs héros et y multiplie aussi les réflexions et interrogations sur le destin de l’homme et sur sa place dans le monde.

Des éléments particulièrement sensibles dans son dernier roman, La Disparition de John, où l’on suit la trajectoire résolument atypique de deux hommes. John, jeune Américain, fils de père anglais et de mère palermitaine, part pour la Sicile, moyennant un long séjour à Paris, où il vit avec une prostituée avant de gagner Palerme, où il tombe amoureux de la fille d’un chef mafieux assassiné, qu’il épousera après la Seconde Guerre. A Paris, des rêves troublants lui ont remis en mémoire ses leçons sur le bouddhisme et, notamment, sur la réincarnation et la nécessaire dilution de l’ego  » dans le monde extérieur habité par les dieux et par les hommes « . Une doctrine qui le conduira à la célébrité et à devenir  » une sorte de gourou du New Age qui contrastait singulièrement avec sa profession d’avocat et plus encore avec son appartenance aux sphères dirigeantes de Cosa Nostra « . Ce n’est pas, en effet, le moindre paradoxe de sa personnalité que cette dualité qui le lie tant aux grands mythes cosmiques qu’à l’organisation criminelle américaine et à des comportements qui l’obligeront à se faire passer un temps pour mort. Dualité sans contrition :  » Car il avait de la sorte éprouvé l’indissoluble union du bien et du mal, du pur et de l’impur.  »

Quant à Alain, poète liégeois, passionné par les traditions populaires et ex-professeur de latin et grec, mis en retraite très anticipée pour cause de diabète, sa vie croisera celle de John suite à la lecture d’un texte où celui-ci présente le masque comme condition de la liberté et ajoute que  » le monde contemporain est ainsi fait qu’il est devenu impossible de se défendre de l’apparence et du mensonge sans apposer un masque sur soi-même « . Et encore :  » L’univers a été voulu par les dieux de manière telle que le bien et le mal, le pur et l’impur sont indissolublement liés et que toute action comporte en elle-même un mélange de l’un et l’autre. « 

Les deux hommes se rencontreront encore à Palerme lors d’un colloque sur  » la permanence des dieux antiques dans le siècle « , suivi d’une prise d’otages où John et Alain sont différemment impliqués. Ensuite, Alain sera sollicité par John pour attester sa vraie mort, celle qu’il se donne en se jetant dans le cratère en fusion de l’Etna. Dans la bouche ouverte de dieu, selon le titre donné par Alain au livre qu’il écrira. Il est difficile évidemment de ne pas associer ce suicide à celui d’Empédocle, philosophe grec, chantre des mythes relatifs à la destinée humaine, toujours en recherche d’un principe qui aide les hommes à vivre en harmonie avec les dieux. Et qui reconnaissait lui aussi l’indissociabilité des contraires comme l’amour et la haine. Il faut également souligner le rôle important joué par les femmes dans la vie et les comportements de John et d’Alain. Ce n’est pas un hasard si celles qu’ils ont passionnément aimées sont des prostituées qui réalisent ainsi cette autre dualité mythique et sacrée de la déesse-putain, symbole conjugué de l’érotisme et de la fertilité. Pas pour rien non plus que l’institut de beauté et de relaxation créé par John à New York et tenu par deux de ses zélatrices est appelé Déméter et Coré et que le maniement – nullement pervers – des  » attributs  » (des statuettes représentant les sexes masculin et féminin) s’y fait au son d’une musique new age faite notamment des chants grégoriens de la semaine sainte. Comme si l’on voulait y célébrer une sorte de syncrétisme mystique entre les différentes empreintes culturelles et religieuses qui ont marqué John et Alain. On retrouve aussi dans ce roman étrange, oscillant entre polar et récit d’initiation, entre spéculation et malice, le peu d’attrait pour un monde, celui d’aujourd’hui, devenu sans âme (où  » l’accord entre les hommes et les dieux  » semble lui aussi compromis). Et cela, même à travers des notations anodines, ironiques ou provocatrices qui n’en dénotent pas moins une plus large désaffection :  » La prostitution était devenue triste. Après le latin, le grec, la liturgie, les guerres et quelques autres choses encore, les putes disparaissaient à leur tour.  » Peut-on dire que, sans tomber dans certains fatras ou niaiseries estampillés new age, ce roman de René Swennen évoque ou appelle l’avènement possible d’un monde où la mort de Dieu réveille, au-delà du bien et du mal, les hantises immémoriales de l’humanité ainsi que les mythes et les dieux qui les accompagnent et les symbolisent ? Pour tenter l’accord universel et réaliser le rêve d’Empédocle, consumé, comme celui de John, dans la fournaise de l’Etna. l

La Disparition de John, par René Swennen. Le Grand Miroir, 120 p.

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