Le prépensionné

Soraya Ghali
Soraya Ghali Journaliste au Vif

La voix grave emplit le gymnase. Joris Condijts lance les instructions :  » Une file à gauche, les ballons à droite, une passe puis un lay-up.  » Les petits gars s’exécutent. Sans broncher. Ici, seuls importent l’effort, le respect de soi et des autres. L’amusement aussi.  » Une, deux ! Une, deux !  » martèle l’entraîneur. Une rengaine qui n’a guère varié depuis 1968… Plus de trois décennies de mercredis après-midi et de samedis consacrés à extirper, par le biais du basket-ball, des gosses  » des rues  » de l’ouest du Pentagone bruxellois. Dans ces quartiers où, à quelques encablures des ors de la Grand-Place, ont poussé d’insoupçonnées HLM…

Si le regard, la moustache et le sourire qui la souligne, trahissent la bonne humeur, l’homme s’avoue quelque peu désabusé. A 59 ans, Joris Condijts est un enseignant prépensionné.  » Quand on a le sentiment de ne plus se sentir utile, il faut tirer sa révérence.  » La leçon est dite. L’instituteur n’avait plus qu’à quitter l’estrade et à gagner l’ombre du tableau noir. Définitivement. Pourtant, dans sa voix pointe une fierté presque paternelle. Celle qui gonfle le torse et remplit les albums de famille. L’instit a d’ailleurs précieusement tout conservé : les notes, les cahiers, les dessins… Trente-trois ans qui tiennent dans quelques caisses en carton. Trente-trois ans à tenter de  » tirer vers le haut  » des gosses défavorisés d’une  » école à discrimination positive « , au c£ur du quartier nord de Bruxelles et de ses vitrines à néons. D’y arriver quelquefois. A force de s’accrocher. Comme ce trublion devenu ingénieur ou cette gentille gamine qui toilette les chiens à mémère…  » Ils ont un boulot, une famille. Ils vivent honnêtement. Car c’était ça mon métier ! Je l’adorais. Mais, je n’avais plus de patience « , balaie-t-il. M. l’instituteur a jeté la craie voici presque cinq ans. A bout de nerfs. Soulagé. Marre des gosses mal élevés, délaissés. Marre des parents démissionnaires, dépassés, parfois agressifs. Marre de ces profs débutants qui vous prennent de haut,  » qui croient tout savoir, mais qui ne savent pas aligner deux phrases sans faire de fautes de syntaxe « .

Après le  » on va profiter de la vie « , le  » ras-le-bol du boulot  » apparaît comme le deuxième facteur qui justifie le départ en prépension. Même si ce n’est pas toujours vrai, s’il y a des départs forcés et des motivations d’ordre médical ou social. Mais, pour les 50-60 ans, les dernières années sont de plus en plus difficiles à vivre. Parce que les entreprises valorisent systématiquement les jeunes, plus productifs, plus flexibles, moins coûteux, souvent embauchés à durée déterminée. Parce qu’aux yeux du monde du travail on est vieux de plus en plus jeune. Espérer la quille ou (la regretter) à 55 ans se révèle désormais chose fréquente.

Croquer le portrait-robot du prépensionné ne laisse apparaître aucune surprise… Un homme û 87,7 % des quelque 111 164 prépensionnés, selon les chiffres 2001, que compte la Belgique û, âgé de 60 ans et plus (59,4 %), résidant dans le nord du pays (70,6 %) et ouvrier (l’industrie manufacturière arrive en tête) ou employé (les services viennent en 2e place). Le nombre de prépensionnés n’a cessé de diminuer ces dernières années (ils étaient 137 352, en 1992), tandis que celui des chômeurs complets indemnisés de plus de 50 ans continue d’augmenter. La baisse semble particulièrement s’accélérer depuis 1997 (essentiellement dans la classe d’âge des 50-55 ans). La cause ? Hier véritable must dans la gestion des entreprises, de leurs difficultés, de leurs ressources humaines, la prépension est de plus en plus remise en cause. Elle pourrait être sacrifiée sur l’autel budgétaire : la population vieillit de mieux en mieux et les femmes enfantent de moins en moins. Il y a aujourd’hui plus d’actifs que d’inactifs… Une épine qui pose la question de la place des travailleurs  » âgés  » au c£ur des entreprises. N’ont-ils vraiment plus rien à offrir, ceux que l’on dit trop expérimentés ?

 » Faudrait peut-être que je mette de l’ordre dans ces caisses « , conclut Joris Condijts. Encore un coup d’£il sur les clichés. Il pointe du doigt une photo. Une gamine aux cheveux noirs tressés, une dizaine d’années. Un peu paumée, il l’avait prise sous son aile. Avant de laisser l’oiseau s’envoler. Il referme l’album. Un peu nostalgique. Restent les gosses du basket. La mission continue. Bénévolement. l

Soraya Ghali

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