Le philosophe contre la tribu

Enseignant en France, le Camerounais Gaston-Paul Effa a choisi le roman pour dénoncer le poids de la tradition qui pèse sur les Africains. Il s’explique.

Voilà plus de dix ans que ce professeur de philosophie a débarqué sur la scène littéraire avec Tout ce bleu (Grasset). De roman en essai, l’écrivain camerounais, aujourd’hui citoyen français, a dévidé le fil de sa vie peu banale.  » Offert  » à une congrégation religieuse à l’âge de 5 ans, il est envoyé à Strasbourg à 15 ans afin de devenir prêtre. Mais c’est dans la philosophie que ce fils d’animiste trouvera finalement son salut. Avec son dernier roman, Nous, enfants de la tradition (Anne Carrière), Gaston-Paul Effa, 42 ans, lève le voile sur l’une des coutumes les plus oppressantes de son Cameroun natal.

Votre héros, Osele, est un ingénieur camerounais pris en tenaille entre ses devoirs pécuniaires envers sa famille africaine et les justes récriminations de sa femme, une mosellane. Il vous ressemble beaucoup, non ?

E Bien sûr, j’ai vécu tout ce qui lui arrive dans le roman : les demandes d’argent incessantes, la rupture avec l’épouse, le refuge dans un foyer d’immigrés… C’est un livre que je porte depuis des années, qui est né, aussi, de mes rencontres avec les Africains de France. Tous convergent vers cette même suffocation.

Suffocation, dites-vous. N’est-ce pas un mot un peu trop fort ?

E Pas du tout, vous suffoquez littéralement. Alors que vous avez tout pour être heureux, vous êtes malheureux, car vous avez un fil invisible à la patte, qui vous tient à 6 000 kilomètres de distance. Dès que vous avez traversé les mers, vous êtes devenu un Blanc, vous devez donc vous occuper de tout le monde.

Votre personnage envoie la totalité de son salaire aux siens ! N’y a-t-il pas de rébellion possible ?

E C’est la tradition. La majorité des résidents des foyers Sonacotra sont des Maliens, qui expédient tout leur salaire au pays, les Camerounais, eux, n’en donnant  » que  » les trois quarts. Cela pose de gros problèmes, notamment d’intégration. Pour ma part, j’adressais non seulement ma paie, mais aussi ce que je n’avais pas – en tapant aux portes de toutes les banques. J’ai fini par accomplir une révolution en douceur. Mais, comme Osele, j’ai payé cher mon premier acte de résistance : une chute malheureuse qui m’a empêché pour toujours de jouer au foot ou au basket.

Une punition divine ?

E En tant que professeur de philosophie, je suis un homme qui ne croit que ce qui est entièrement éprouvé et prouvé, mais il y a des moments où la raison humaine se trouve face à des limites, face à l’irrationnel. Comme cet accident que l’on m’avait prédit. Et l’on se demande alors s’il n’y a pas un autre monde dans celui que l’on voit.

 » On n’expose pas au public les secrets de sa tribu « , écrivez-vous. Encore une tradition que vous transgressez…

E En effet, tous ces sujets sont tabous. Je commence à recevoir des lettres d’éloges et d’injures. On m’accuse d’avoir vendu ma tribu et l’Afrique, pour avoir, notamment, raconté une initiation africaine. Aujourd’hui, je suis guéri, apaisé. J’ai montré mon cheminement. A chaque lecteur de trouver sa propre voie. Je suggère un souffle pour ceux qui sont à bout de souffle. Et ils sont nombreux.

Avez-vous encore des rapports avec votre famille africaine ?

E Oui, pour ne pas perdre pied, mais, maintenant, c’est moi qui décide ce que je dois faire, ce qui me semble juste et défendable. J’ai construit un immense collège au Cameroun et j’ai commencé à bâtir une bibliothèque. Moi qui ai vécu chez les s£urs, qui m’ont lu Don Quichotte, j’ai compris que le livre permet de prendre en main son être. Car on oublie le  » je  » dans l’affaire, on ne dit même plus  » nous « , on ne vit que par le  » ils  » :  » Est-ce qu’ils ont mangé ? Ont-ils envoyé les enfants à l’école ? « à Et moi, dans tout cela ? l

Nous, enfants de la tradition, par Gaston-Paul Effa. Anne Carrière, 168 p.

Propos recueillis par Marianne Payot

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