Le pari du boutefeu chiite

A la tête de sa milice, Moqtada al-Sadr brigue un statut d’acteur politique incontestable. Un peu sur le modèle du Hezbollah libanais. Ce n’est pas gagné…

Le  » voyou  » est devenu seyed. Depuis peu, le général David Petraeus, commandant du contingent américain en Irak, prend soin, lorsqu’il cite l’indomptable Moqtada al-Sadr, de recourir au titre réservé aux descendants du Prophète. Comme il semble loin, le temps où Paul Bremer, premier proconsul US à Bagdad, écrasait de son mépris le jeune chef de l’Armée du Mahdi, puissante milice chiiteà En avril 2003, quand s’effondre le régime baasiste de Saddam Hussein, ce religieux impulsif et radical n’a, il est vrai, pour tout viatique que son nom, prestigieux, son turban noir, le châle blanc des martyrs et sa rhétorique incendiaire. Mais, en cinq ans, les eaux du Tigre et de l’Euphrate ont coulé, charriant un long cortège de cadavres et de rêves évanouis. Aujourd’hui, l’état-major de l’occupant salue le  » courage  » de cet ex-paria de 34 ans. Et l’exhorte à user de son influence pour endiguer la vague de violence qui ensanglante son fief de Sadr City, faubourg rebelle et populeux de la capitale, aux 2,5 millions d’âmes.

Bien sûr, nul n’oublie que  » Moqtada  » a vu dans les attentats du 11 septembre 2001 un  » miracle divin « , ni ne l’absout de l’assassinat, perpétré sur son ordre au lendemain de la chute de Saddam, de Majid al-Khoei, rival tout juste rentré d’exil. Mais le principe de réalité a fait son £uvre. On l’épargne, on le ménage, on veille à le dissocier des méfaits des  » groupes spéciaux « , censés opérer en marge de sa troupe, forte de 60 000 hommes, et téléguidés, paraît-il, par les services de renseignement iraniens. C’est pourtant bien le même seyed qui, le 19 avril, menaça de déclencher une  » guerre ouverte  » en cas de poursuite de l’offensive irako-américaine, lancée un mois plus tôt à Bassora, puis à Bagdad. Objectif affiché par le Premier ministre, Nouri al-Maliki, chiite lui aussi : anéantir les  » gangs criminels  » qui sévissent dans le grand port du Sud comme à Sadr City. Assaut au demeurant infructueux, tant il fut sapé par les défections d’officiers ou de soldats irakiens et la pugnacité des fantassins de l’Armée du Mahdi, ainsi baptisée en hommage au douzième imam, messie révéré du chiisme.

Le boutefeu au visage rond et à la barbe de jais passera-t-il à l’acte ? Peu probable. Car l’héritier de la dynastie Al-Sadr romprait alors avec la stratégie instaurée en août 2007, lorsqu’il décréta un cessez-le-feu unilatéral de six mois, reconduit en février dernier au grand dam de la frange la plus belliqueuse de sa mouvance. De plus, Moqtada sait que ses forces résisteraient mal à une empoignade frontale et prolongée. Déjà, en 2004, assiégé dans la ville sainte de Nadjaf, il avait préféré courber l’échine et consentir à une trêve, négociée avec le concours de l’ayatollah Ali al-Sistani, autorité spirituelle incontestée.

L’enjeu, pour lui, est d’une autre nature. Il doit, au sein d’une nébuleuse chiite déchirée, perpétuer son équation singulière. A la différence de l’Assemblée suprême islamique d’Irak, aux ordres des Al-Hakim, autre lignée religieuse fameuse, ou du parti Al-Dawa, associés tous deux au gouvernement Maliki, l’Armée du Mahdi récuse toute coopération avec l’intrus américain, dont elle exige le départ. Cette divergence en masque une autre, idéologique : le populisme rigoriste des sadristes s’accorde mal avec le traditionalisme tempéré de leurs concurrents. Sûr de son étoile, Moqtada veut apparaître comme la figure de proue d’un mouvement social et religieux durablement inscrit dans le paysage politique irakien, mais doté d’une force de frappe indépendante ; un peu à l’image du Hezbollah, au Liban. Son but ultime : l’instauration d’une république islamique unitaire, théocratie inspirée cette fois par le modèle de l’Iran voisin. Pas question d’un système fédéral, en revanche, et pas davantage de l’émergence d’un  » chiiteland  » à demi autonome dans les neuf provinces du grand Sud.

Un signe : le prince ombrageux de Sadr City tient à fouler l’arène électorale. En mai 2006, c’est avec son appui que Nouri al-Maliki écarta ses rivaux. Le cabinet de ce dernier compta même six ministres estampillés Moqtada jusqu’en avril 2007, date à laquelle ils abandonnèrent leur maroquin après avoir vainement exigé un calendrier de retrait des forces américaines. Au Parlement, les 32 députés sadristes – sur 275 – forment le bloc chiite le plus étoffé. Et leur mentor compte bien conforter son assise à la faveur des élections provinciales d’octobre prochain, puis du scrutin législatif de décembre 2009. Nul doute que ses frères ennemis feront tout pour contrarier cette ambition : Maliki envisage de subordonner l’éligibilité des candidats du leader rebelle au désarmement effectif de l’Armée du Mahdi. Fracassant casus belli en perspectiveà

Pour Moqtada al-Sadr, la ligne de crête semble étroite. Car il lui faut déjouer un autre piège, plus périlleux encore : celui de l’anarchie qui guette sa milice, dépourvue d’ossature politique robuste et donc livrée aux appétits de chefaillons locaux souvent cruels et cupides. Le gourou connaît ses fidèles. Il sait donc mieux que personne la lassitude et la colère que suscitent parmi les déshérités, au c£ur même de Sadr City, le racket, les extorsions ou le puritanisme obtus des caïds qui portent ses couleurs. Il sait aussi que son pragmatisme nouveau alimente les risques de fragmentation, sinon d’implosion. Il sait enfin que le zèle de certains de ses lieutenants, à l’heure des carnages antisunnites et de l’épuration confessionnelle, mais aussi de la guerre interchiite qui fit rage en 2006 et 2007, laissera des traces. Voilà pourquoi Moqtada tente de profiter des accalmies, si aléatoires soient-elles, pour mettre de l’ordre dans sa maison. Des  » unités dorées  » traquent les chefs de gang. Et toute recrue doit se soumettre à des tests moraux. De même, son entourage s’efforce d’harmoniser la teneur des prêches prononcés dans les mosquées, à l’heure de la prière du vendredi. Ses proches en conviennent : c’est avec leur aide que  » l’occupant  » et ses  » valets  » irakiens ont neutralisé quelques brebis galeusesà

Serait-ce le début de la sagesse ? Moqtada al-Sadr a aussi compris la nécessité de renforcer sa légitimité religieuse. Lui qu’irritait naguère le quiétisme de l’ayatollah al-Sistani ne mégote plus son allégeance à l’ermite de Nadjaf. Mieux, le bouillant trentenaire a passé l’an dernier de long mois à Qom (Iran), haut lieu de la théologie chiite, histoire d’accéder, à l’horizon 2010, à la dignité d’ayatollah. Le seyed a un nom. Il a la force. Il veut l’aura que confère un tel label.l

Vincent Hugeux

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