Le monde perdu

En l’an de grâce 1500, le Portugais Pedro Alvares Cabral est le premier à reconnaître les bouches de l’Amazone. L’heure est à la Conquête : dès 1540, un des frères de Pizarre s’aventure sur le fleuve… Il faudra attendre 1743 pour que, avec le Français La Condamine (1), s’ouvre l’ère des expéditions scientifiques. Elles prendront un caractère moderne avec Alexander von Humboldt. La croyance en la science et en l’unité de la race humaine dissipe alors le mythe du bon sauvage et de l’harmonie innocente d’un monde originel : désormais les Indiens ne sont plus regardés comme des vestiges idéalisés d’un passé édénique, mais comme des êtres ordinaires ayant répondu de manière singulière aux conditions spécifiques auxquelles la nature locale les confronte.

Les premiers explorateurs qui visitent l’Amazonie au début du xixe siècle – Hercules Florence, Georg von Langsdorff, Jean-Baptiste Debret, Alcide d’Orbigny, Francis de Castelnau… – sont tous pétris des idéaux de von Humboldt. On leur doit les seules traces des multiples tribus éteintes depuis leur passage. C’est que leurs équipées téméraires coexistent déjà avec les débuts de l’exploitation économique du bassin : caoutchouc, or et diamants attirent la convoitise des colons. Or, là comme ailleurs, le recours au travail forcé des indigènes demeure le meilleur moyen de faire fortune : dès le xviiie siècle, les Blancs pénètrent de plus en plus loin dans la forêt pour razzier les autochtones…

Avec la mise au point du procédé de vulcanisation, l’Amazonie, pays d’hévéas, cesse d’être un rêve pour devenir une proie. L’heure est donc venue de faire la lumière sur les ténèbres oniriques de l’enfer vert : dans la seconde moitié du xixe siècle et au début du xxe, une série de grandes expéditions remontent les fleuves jusqu’à leur source et cadastrent avec minutie leurs terres marécageuses (2). Leurs chefs sont loin d’être des rapaces cupides et impitoyables. Certains comme les photographes allemands Charles Kroelhe et Georg Huebner cherchent bien à faire de l’argent avec leurs portraits de naturels. Mais l’Anglais Thomas Whiffen dénonce sans trêve les méfaits de la civilisation et le Français Jules Crevaux est un pacifiste militant.

De même, son compatriote Henri Coudreau, bien qu’acquis aux visées colonialistes de la Troisième République, est un rousseauiste pris d’effroi devant les ravages du capitalisme, tandis que l’humanisme bienveillant de l’Allemand Karl von den Steinen fait de lui le premier américaniste. Quant à l’artiste peintre italien Guido Boggiani, ami de l’écrivain Gabriele d’Annunzio, il nourrit un profond respect pour les Indiens Caduveo rendus célèbres par Claude Lévi-Strauss avec Tristes Tropiques. Néanmoins, se laisser approcher par les Blancs a toujours été une erreur fatale pour les Indiens. Probes et courageux, tous ces explorateurs n’en portent pas moins une lourde responsabilité dans la catastrophe que constitue la quasi-disparition des peuples premiers d’Amazonie : la vingtaine de groupes non contactés qui survivent encore aujourd’hui au Brésil ne doivent leur salut qu’à leur habileté séculaire à éviter les Européens. Rien n’est innocent… l

(1) Voir Le Vif/L’Express du 10 décembre 2004, page 39.

(2) Antoine Lefébure, L’Amazonie disparue. Indiens et explorateurs 1825-1930, La Découverte, 225 pages. Le livre est richement illustré de dessins et de photographies d’époque.

Jean Sloover

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