Le miracle grec

Pourquoi dit-on que les premiers philosophes grecs inaugurent une ère nouvelle ?

Ferdinand Coppens, par e-mailEntre le vie et le ive siècle avant l’ère chrétienne, des cités grecques ont développé de façon concomitante trois manières d’être totalement neuves : la philosophie, la démocratie et la liberté individuelle d’entreprendre. On peut s’amuser à chercher un enchaînement causal en mettant successivement l’une ou l’autre de celles-ci à la base de ce changement. Vaine dispute ! C’est le miracle grec. Aujourd’hui, il est de bon ton de railler l’expression. Sans doute, à une époque de contrition comme la nôtre, la modestie sied mieux. Reste que le phénomène ne trouve nulle part son équivalent, même s’il ne survécut dans sa pureté que deux ou trois siècles. Nous vivons encore maintenant – et le monde avec nous – de cet épisode.

La philosophie naissante, représentée essentiellement par des penseurs de l’Ionie (la côte de l’actuelle Anatolie turque), tentait de répondre à une question : comment expliquer que les choses sont comme elles sont ? Jusqu’alors la réponse était religieuse. Les mythes exprimaient l’état des savoirs. Les aventures des divinités en étaient la métaphore indiscutée. L’essentiel de l’interrogation portait, comme dans toutes les cultures sur le changement. Les mutations étaient perçues dans leur fascinante régularité (le jour et la nuit, la succession des saisons…). Quant aux antagonismes accouplés, ils racontaient les cohabitations inexpliquées : le masculin et le féminin, la naissance et la mort, le neuf et le permanent, le même et l’autre…

Dès son apparition, la philosophie se distingua de la religion par deux traits qu’on retrouve encore de nos jours : la rationalité accompagnée de l’idée de démonstration et la diversité des opinions accompagnée de l’idée de liberté qu’elle suppose. Cette double attitude développait, en outre, un désir d’entreprendre qui obligeait tout un chacun à être lui-même. Certes, on peut aussi penser que les maigres ressources locales poussaient des individus à chercher des solutions au-delà de l’horizon. Un monde solitaire où, les dieux familiers ne régnant pas, un pragmatisme de circonstance offrait la seule façon de s’en tirer. Il s’agissait de comprendre des mécanismes et non d’écouter des fables. De cette contrainte est née la raison. Par exemple, pour accepter le changement, il fallait que quelque chose subsistât, sinon il n’y avait plus de lien entre avant et après. Ainsi est née la notion d’un élément premier : le feu, l’air ou l’eau. Le mythe fit place à l’hypothèse engendrant la discussion, moteur du savoir et du vivre ensemble en égaux.

Jean Nousse

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