Le Likoud sous le feu desrévélations

Méthodes « mafieuses », trafics de voix, voisinages douteux, prêts suspects: les accusations envers le candidat Sharon aux législatives se multiplient. Sans effet désastreux dans les sondages De notre correspondant à Tel-Aviv

De notre correspondant à Tel-Aviv

« Les Israéliens sont plus préoccupés par l’infiltration d’éléments mafieux dans leurs partis politiques que par la situation dans les territoires occupés. Ils redoutent le terrorisme, mais ils craignent encore plus de voir leur pays se transformer en une république bananière. » A douze jours du scrutin du 28 janvier, ce constat de Dan Margalit, le très populaire présentateur de Politika (l’émission télévisée hebdomadaire qui donne le ton de la politique israélienne), reflète bien l’état d’esprit de l’opinion publique quant à ses dirigeants. Tout a commencé à la fin du mois de novembre 2002 lors de la constitution de liste électorale du Likoud (le parti du Premier ministre d’Ariel Sharon). Calqué sur les élections primaires américaines, le système prévoit que, pour être investis par le parti, les candidats doivent être élus par les membres du congrès du parti. Plus un candidat récolte de voix, plus sa place sur la liste sera élevée.

Cette fois, contrairement aux prévisions, plusieurs inconnus ont réussi une percée inexplicable. Ainsi, une étudiante dont le père, entrepreneur, est l’un des bailleurs financiers du Likoud, décroche la onzième place sur la liste. Le ministre de l’Environnement, Tsahi Hanegbi, qui n’a jamais vraiment brillé par la qualité de son travail, arrive en troisième position, derrière Ariel Sharon, le leader du Likoud, et Binyamin Netanyahou, son rival, dont les places sont réservées.

Dépités, plusieurs candidats sérieux, parmi lesquels la députée sortante Nehama Ronen, reléguée en fin de liste, se confient à la presse: « Il y a eu des trafics de voix, affirment-ils. Des délégués au congrès ont vendu leur voix aux candidats en échange d’avantages financiers et matériels. »

Convoquée par la police, Ronen confirme ses propose. Et il dépose plainte. Ce qui ne semble guère inquiéter l’entourage de campagne du Premier ministre qui se contente de présenter l’affaire comme « une tempête dans un verre d’eau ». Pourtant, l’enquête démarre sur des chapeaux de roue. Plusieurs cadres du Likoud, soupçonnés d’avoir organisé des « blocs de voix » qu’ils vendaient aux candidats les plus offrants, sont passés aux aveux. Certains d’entre eux sont des lieutenants de Moussa Alperon, l’un des chefs de la pègre israélienne – les policiers le surnomment « Don Alperon » – dont plusieurs membres ont également investi le parti de Sharon. On les suspecte d’avoir « aidé » le député sortant Abraham Hirchzon (l’auteur d’une plainte contre Yasser Arafat déposée devant la justice belge) et la vice-ministre des Infrastructures, Naomi Blumenthal, à figurer en ordre utile sur la liste de leur parti alors que leurs chances étaient minces.

Convoquée, à son tour, par les policiers, Blumenthal, qui est accusée d’avoir offert de l’argent ainsi qu’un séjour dans un palace de Tel-Aviv à plusieurs dizaines de délégués au congrès du Likoud, en appelle à son « droit de garder le silence ». Forcé de réagir, Sharon la somme de parler. En vain. Ce silence obstiné a entraîné aussitôt son renvoi du gouvernement. Une affaire classée ? En fait, elle ne fait que commencer. Les policiers enquêtent également sur Omri Sharon, le fils aîné du Premier ministre en contact avec des lieutenants du clan Alperon. Ceux-ci se sont mobilisés pour l’aider à conquérir une place en ordre utile sur la liste du Likoud. En échange, une société de gardiennage qu’ils contrôlent a décroché, sans appel d’offres et grâce à l’intervention d’Omri Sharon, le marché de la sécurité d’une partie des installations de l’aéroport de Tel-Aviv ainsi que des bâtiments publics dans les municipalités contrôlées par le parti du Premier ministre.

En outre, le nom d’Omri Sharon et celui de Gilad, son frère, apparaissent dans une autre enquête déclenchée d’initiative par le parquet général en septembre 2002. Cette fois, les deux hommes sont soupçonnés d’avoir encaissé pour le compte de leur père la somme d’un million et demi de dollars versée par l’homme d’affaires britannique Cyriel Kern (un businessman vivant en Afrique du Sud) « afin de l’aider à rembourser des dépenses illégales effectuées durant la campagne électorale de 2001 ». A priori, ce « prêt à intérêt réduit » est légal. Sauf qu’il aurait dû être déclaré au contrôleur de l’Etat (l’équivalent israélien de notre Cour des comptes) et qu’il n’aurait pas dû être utilisé (comme cela a été le cas) pour effectuer des réparations dans le ranch de 420 hectares acquis, en 1971, par la famille Sharon dans le désert du Néguev.

Habituellement peu loquace, Sharon encaisse les coups sans broncher. Alors que les sondages de début de la campagne électorale prédisaient une victoire impériale du Likoud (41 sièges sur les 120 que compte la Knesset), ils ne lui en accordaient désormais plus que 27 au début de janvier. Une situation que le leader travailliste, Amram Mitzna, utilise en dénonçant les « pratiques mafieuses du parti au pouvoir » et en promettant de « lutter vigoureusement contre la corruption » s’il devait remporter les élections. Certains commentateurs n’écartent plus cette dernière hypothèse tant les révélations sont nombreuses.

Cependant, poussé par ses conseillers en image et par les médias qui réclament des explications, Sharon passe à la contre-offensive. Mais sans enthousiasme car il n’aime pas s’exprimer en public. Contraint et forcé, il convoque une conférence de presse « pour rétablir la vérité » mais sans fournir aucun élément susceptible de lever les doutes pesant sur lui et sur son entourage. En fait, il sort du cadre du discours que lui avaient préparé ses conseillers et s’emporte. Il attaque violemment la presse, le parti travailliste et Mitzna, qu’il accuse d’avoir ourdi un « complot visant à le faire tomber en multipliant les mensonges ». Ses propos sont tellement outranciers que le président de la Commission électorale centrale ordonne l’interruption immédiate de la diffusion en direct des propos du Premier ministre par les radiotélévisions.

Paradoxalement, cette sortie déclenche un vaste mouvement de sympathie en faveur du « Vieux ». Plutôt déboussolés par l’avalanche de révélations quotidiennes, les militants du Likoud font leur réapparition sur le terrain. Les sondages effectués au lendemain de la prestation du Sharon montrent que son emportement, lorsqu’il s’est agi de défendre l’honneur de ses deux enfants, a touché le coeur des Israéliens. De 27 mandats, son parti grimpe à 33.

Pourtant, les « affaires » sont toujours en cours. A Pretoria, les « Scorpions » (l’unité d’élite de la police judiciaire) sont chargés d’enquêter sur les activités de Cyril Kern et sur les contacts de l’intéressé avec Sharon. Le procureur général de l’Etat hébreu, Eliakim Rubinstein, reconnaît d’ailleurs qu’il a « profité d’un séjour sur place pour discuter de ce sujet avec son homologue sud-africain ». En outre, à Tel-Aviv, la justice a ouvert un quatrième dossier. Cette fois, elle enquête sur le rôle d’Omri et de Gilad Sharon dans la construction d’un village de vacances pour touristes israéliens sur une île grecque.

Le projet est fabuleux mais les Grecs traînent à donner leur accord. Il faudrait donc qu’Ariel Sharon intervienne à Athènes. Pour hâter le processus, l’entrepreneur (qui est également l’un des soutiens financiers du Likoud) engage Gilad Sharon comme « consultant ». Montant des émoluments du jeune homme dont les compétences architecturales sont plutôt limitées ? Trois millions de dollars payables à la signature de l’accord de cession du terrain par les autorités grecques. Mardi, la police israélienne a officiellement recommandé l’inculpation du fils de Sharon dans le cadre de ce dossier. Elle a également recommandé celle d’Ehoud Olmert, le très conservateur maire de Jérusalem, que les chroniqueurs présentent comme le futur ministre des Affaires étrangères. Il est soupçonné d’avoir joué un rôle d’intermédiaire entre l’entrepreneur israélien et des édiles grecs de passage dans sa ville.

Serge Dumont

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