Le laquais se rebiffe

Christian Makarian

Musicien à la cour du prince-archevêque de sa ville natale dès son plus jeune âge, le virtuose finit par ne plus souffrir son statut de domestique

Salzbourg n’a pas toujours eu ces allures idylliques de bonbonnière baroque et pastel, nichée entre une rivière (la Salzach) et une falaise (le Mönchsberg), chérie des tour-opérateurs et siège d’un festival où l’on vient au moins autant pour voir que pour se montrer. Les relations n’ont pas toujours été roses entre le musicien prodige et sa ville d’origine, qui, entre-temps, a fait de lui son principal argument touristique. Lorsque naît Mozart, le 27 janvier 1756, dans l’appartement de la Getreidegasse que ses parents louent depuis 1743 à Johann Lorenz Hagenauer, Salzbourg est depuis près d’un millénaire le phare rayonnant du christianisme sur toute la région du Danube. Depuis 798, année de sa consécration au statut d’archevêché, ce sont en effet les princes-archevêques qui règnent sur la ville, en façonnent le visage et en modèrent le développement. Ce sont eux, notamment, qui font la pluie et le beau temps sur la vie musicale. En 1756, Leopold Mozart – qui a commencé sa carrière comme valet de chambre et violoniste du comte von Thurn-Valsassina und Taxis, président du chapitre de la cathédrale de Salzbourg – est ainsi quatrième violon au sein de l’orchestre archiépiscopal. Six ans plus tard, il deviendra vice-maître de chapelle de Sigismund von Schrattenbach, patron libéral qui lui laisse toute latitude pour entreprendre les voyages qu’il juge nécessaires à la promotion de la carrière de son fils. Wolfgang Amadeus rejoindra son père au service du prince- archevêque en 1769 : à 13 ans, il est nommé Konzertmeister à titre honorifique. Une fonction occupée, avant lui, par Michael Haydn, frère cadet de Joseph, avec lequel Mozart entretiendra une amitié presque aussi forte qu’avec son aîné.

La première influence de Salzbourg sur Mozart est ainsi d’ordre artistique : c’est son rang de musicien-domestique au service de la cour archiépiscopale qui l’amène, à partir de 1768, à composer toutes ces pages religieuses (15 messes, et de nombreux offertoires, litanies, kyrie et vêpres) qui, par la grâce du génie, ont su si aisément transcender leur statut d’£uvres de commande. Parallèlement, il composera pour l’aristocratie et la bourgeoisie locales. La comtesse Lodron – nièce du comte Karl Joseph Arco, qui, en 1781, allait chasser Mozart à coups de pied aux fesses – sa principale protectrice, se verra dédier deux divertimentos. Pour la famille du négociant Siegmund Haffner, ancien bourgmestre de Salzbourg, Mozart écrira une sérénade et une symphonie fameuses.

Une ville  » haïssable  »

Entre-temps, toutefois, les choses se sont gâtées. En 1772, après la mort de Schrattenbach, un nouveau prince-archevêque est arrivé au pouvoir : Hieronymus Joseph Franz de Paula, comte von Colloredo. Certes, celui-ci se révélera, à maints égards, un dirigeant bien plus éclairé que la légende n’a voulu le faire croire. Néanmoins, ses relations s’enveniment rapidement avec un compositeur qui supporte de plus en plus mal sa condition de domestique. En 1777, une nouvelle demande de congé déposée par Mozart (qui part pour Paris) provoque une première rupture : Colloredo congédie le fils et le père. Il les réintégrera à son service à la suite des demandes instantes de Leopold, nommant même Wolgang, en 1779, organiste de la cathédrale, avec un traitement annuel de 450 florins : Mozart doit non seulement jouer à l’église, mais aussi continuer à composer de la musique sacrée et former les enfants de ch£ur.

La famille a beau s’être installée, depuis 1773, dans la spacieuse  » maison du maître de danse « , au 8 de la Marktplatz, Mozart se sent de plus en plus à l’étroit à Salzbourg. Dans les lettres du compositeur transparaît son ressentiment à l’égard d’une ville qu’il juge  » haïssable  » et d’une vie musicale à ses yeux  » fruste, maigre et négligée « . Lui qui a triomphé dans toutes les capitales d’Europe sent que son épanouissement ne se fera pas ici. L’aspect  » provincial  » présente certes bien des charmes, il peut être parfois également un carcan : il y a désormais quelque chose de pourri sur les rives de la Salzach. En 1781, lors d’un séjour de Colloredo et sa cour à Vienne, la rupture sera consommée : Mozart, qui ne supporte plus de devoir partager la table des domestiques, se fait rudement chasser et décide de s’établir à Vienne. A 25 ans, il dit adieu à sa ville natale, où il ne reviendra qu’une foisà

Depuis, l’Histoire a gommé ces aspérités et réparé ces outrages. Avec la fondation du Mozarteum, en 1841, celle du festival (dont la première édition, en 1920, est placée sous le patronage exclusif de la musique de Mozart), avec ensuite l’explosion du tourisme culturel, Salzbourg a plus que rendu justice au plus grand de ses fils. Entre Mozart et cette ville charmante comme une boîte de Mozartkugeln, l’idylle aura été ainsi essentiellement posthume. l

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David Sanson

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