Le franc-compositeur

L’intégrale de l’ouvre pour piano de Frederic Rzewski, l’inclassable compositeur américano-liégeois, vient de sortir : une malle aux trésors à découvrir d’urgence

Rzewski Plays Rzewski, Piano Works 1975-1999 (7 CD), Nonesuch (réf. : 79623 û 2).

Certains résistent mieux que d’autres aux assauts du conformisme et aux  » postures  » (mot très à la mode en cette période troublée) de la fonction : le compositeur Frederic Rzewski est de ceux-là. Au point de passer pour un mauvais coucheur ou un caractériel. La résistance a un prix, et Rzewski le paie depuis près de trente ans. Il est possible que la sortie de l’intégrale de son £uvre pour piano – Rzewski Plays Rzewski – lui assure enfin d’être payé de retour : voici sept CD riches de musiques très différentes, mais immédiatement reconnaissables ; toutes marquées par la tradition populaire américaine, mais créant des échappées magnifiques vers des formes épurées, savantes, tour à tour tendres et violentes, notamment dans son De profundis, une pièce de trente minutes sur laquelle le pianiste récite lui-même des textes d’Oscar Wilde, ajoutant à ses talents de pianiste un don d’acteur manifeste…

Né à Westfield, dans le Massachusetts en 1938, Rzewski a étudié la musique à Harvard et à Princeton avant de se rendre en Italie, chez Luigi Dallapiccola. Dans les années 1960, il fréquente et pratique toutes les formes d’avant-garde, notamment avec John Cage, Steve Lacy et Anthony Braxton, et avec des groupes cultes, le Living Theater (où il rencontre son épouse) et le Scratch Orchestra. En 1977, suite à une rencontre décisive avec Henry Pousseur, il débarque en Belgique, et est bientôt nommé professeur au Conservatoire de Liège (en 1984). Sa passion le porte à la création spontanée, à l’improvisation collective, et il y arrive : sa pièce légendaire, Les Moutons de Panurge, made in Belgium, mais qui a fait le tour du monde, en est un exemple éclatant.

Comment Rzewski est-il entré en musique ?  » Je ne sais plus, depuis que je pense sans doute; dans ma famille, on considérait que c’était une spécialité polonaise.  » (Ah ! oui, Frédéric…)  » Mais devenir compositeur aux Etats-Unis ou en Europe, c’est la même chose, il n’y a aucune unité, chaque pays a son école et ses exclusives. Il faut trouver son propre chemin.  » Rzewski suivit pourtant la formation très sévère de l’école sérialiste postwebernienne.  » Depuis la fin des années 1960, j’ai cherché une issue, comme Pousseur d’ailleurs, que je devrais voir plus souvent, mais cette ville n’est pas favorable aux rencontres, il ne s’y passe rien. Je ne joue jamais à Bruxelles ni en Wallonie, mais parfois en Flandre, au festival de la musique improvisée de Fred Van Hove.  » Les onze récentes créations de Musiques Nouvelles, Ictus, le festival Ars Musica ?  » Ce qui manque ici, c’est une véritable tendance expérimentale. Mais ce n’est d’ailleurs pas qu’ici : Next Way ou le Brooklyn Festival font la même chose depuis vingt-cinq ans. Il est vrai qu’ils sont financés par Philip Morris, c’est donc le tabac qui définit l’avant-garde !  » Cynisme d’un inventeur marginalisé par son originalité ? Pourtant, la démarche de Rzewski autant que sa musique ont un caractère direct, vivant, séduisant, et il serait temps de se faire (ré)entendre.  » Je suis bien d’accord ! Mais je rêve pour cela d’endroits vraiment alternatifs, comme il en existe en Grande-Bretagne, des squats, des boîtes underground, où l’on mêle les musiques improvisées et écrites, électroniques et acoustiques, futuristes et traditionnelles. Cette musique n’a pas de nom et ceux qui la pratiquent ne sont pas ceux de l’establishment culturel. C’est cette musique-là qui m’intéresse. Et pas celle des institutions dédiées à la musique dite, à tort, ôcontemporaine », héritage de Wagner et de Nietzsche, avec ses vieilles habitudes et ses chefs. J’espère d’ailleurs que tout ça va disparaître.  »

Rzewski est toujours professeur au Conservatoire de Liège : que dire aux étudiants ?  » Je les encourage à faire leur musique à eux, à chercher leurs propres endroits et à réaliser leurs projets avec leurs propres moyens. En finir avec les structures du passé. Affronter un isolement fécond.  »

Martine D.-Mergeay

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