Le droit d’en rire

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Sabina Guzzanti signe avec Viva Zapatero ! un documentaire-pamphlet drôle et rebelle, prenant pour cible Berlusconi, son pouvoir, sa censure

(1) Le scrutin législatif en Italie aura lieu le 9 avril prochain.

(2) Jeu de mots sur Rai et  » riot « ,  » émeute  » en anglais.

Silvio Berlusconi a causé à mon pays des dégâts considérables, irréparables en partie, au point que même sa défaite aux prochaines élections (1) ne pourrait sensiblement améliorer les choses. Il faudrait que ceux qui le remplaceront au pouvoir abrogent quantité de lois, et je ne suis pas certaine qu’ils en aient l’intention…  » Le regard de Sabina Guzzanti se fait sombre et son discours ne respire pas l’optimisme au moment d’envisager la – très possible – sortie de scène de celui auquel son film décoche des flèches bien aiguisées.  » Les législations successives votées sous Berlusconi pour le protéger et lui permettre de détenir de plus en plus de pouvoirs dans une impunité à peu près totale ont éloigné l’Italie de la démocratie authentique « , poursuit l’humoriste qui fut l’une des victimes marquantes d’une censure politique de plus en plus implacable.  » A partir du moment où un homme peut concentrer à ce point pouvoirs politique et médiatique, constate Sabina Guzzanti, la liberté de critiquer, ne fût-ce que par l’humour, n’est plus une réalité…  »

Documentaire au ton de pamphlet, cri de révolte lancé dans l’urgence, Viva Zapatero ! raconte comment Raiot, l’émission satirique que sa réalisatrice avait commise pour la RAI (chaîne publique), fut arrêtée dès le premier numéro, alors même qu’il s’agissait d’une commande de la chaîne, avec la pitoyable excuse d’une plainte déposée par la société Mediaset de Berlusconi. La plainte fut rejetée par la justice, mais l’émission ne fut pas réintégrée aux programmes. Il est vrai que le ton de Raiot (2) était à la franche agressivité comique, mais on pouvait en dire autant d’émissions britanniques (comme Spitting Image) ou françaises (comme Les Guignols de l’info), qui, elles, n’avaient pas été étouffées dans l’£uf malgré le déplaisir qu’elles pouvaient causer en haut lieu.

Abus de pouvoir(s)

 » Mais voilà, en Italie, celui qui est au sommet du pouvoir politique, le président du Conseil, est aussi propriétaire des trois plus grandes chaînes de télévision privées, et décide par ailleurs – c’est une prérogative gouvernementale – de la nomination des directions des trois chaînes publiques !  » rappelle Sabina Guzzanti qui crie à l’abus de pouvoir et à la censure dans son film auquel les Italiens ont réservé un vrai succès lors de son passage dans les salles…  » malgré le fait qu’une grande partie de la presse, y compris écrite, l’ait passé sous silence ou jugé négativement « .

Admiratrice de l’écrivain Dario Fo, qui intervient dans son film, celle dont les imitations de Berlusconi sont irrésistibles d’acerbe drôlerie se place dans  » une tradition où comique rime avec critique « . Elle interroge dans Viva Zapatero ! plusieurs grands journalistes italiens eux aussi réduits au silence médiatique parce que trop opposés à Berlusconi et – surtout – à son système  » qui menace tout simplement la liberté d’expression « . Elle questionne aussi, parfois en rue à la Michael Moore, des responsables des médias et des hommes politiques dont les réponses n’ont rien de particulièrement convaincant. Sabina Guzzanti a payé le prix de son indépendance, et poursuit son travail dans un petit théâtre romain, au sein d’une compagnie  » qui n’a jamais reçu un centime de subvention publique « . Elle n’en éprouve pour autant  » aucune vocation au martyre « , et rêve de former, avec quelques collègues, une  » internationale des satiristes  » qui se produirait à travers toute l’Europe en réaffirmant dans les rires, soir après soir, que,  » sans la liberté de blâmer les puissants, c’est toute la liberté qui s’éteint…  »

Louis Danvers

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