Le Dr Hannibal Lecter sort du silence

Baptiste Liger

Avec Le Silence des agneaux, le psychiatre cannibale imaginé par l’écrivain Thomas Harris acquit une notoriété planétaire. Son créateur nous révèle à présent Les Origines du mal. Joyeusement dérangeant

Souvenez-vous de cette fameuse réplique gastronomique :  » J’ai dégusté son foie avec des fèves au beurre et un excellent chianti.  » Si cette recette n’a pas eu les honneurs de votre réveillon, elle a immortalisé le Dr Hannibal Lecter. Signe particulier : psychiatre cannibale. En trois livres popularisés par le grand écran – Dragon rouge, Le Silence des agneaux, Hannibal – il a rejoint les méchants les plus populaires de la fiction horrifique. Mais Lecter est plus effrayant que bien des créatures cauchemardesques, car sa barbarie porte un visage humain. Comment cet homme qui nous ressemble a-t-il pu tomber dans l’anthropophagie ? Cette interrogation n’a pas échappé aux éditeurs et producteurs hollywoodiens. C’est pourquoi le  » père  » d’Hannibal, l’écrivain Thomas Harris, s’est remis au travail pour nous raconter aujourd’hui les débuts de son personnage phare – les Anglo-Saxons appellent cela un prequel. Et le plan marketing est aussi diabolique que son héros : une parution mondiale quasi simultanée (tirage : 200 000 exemplaires en France ; 1,5 million aux Etats-Unis) et une adaptation tournée dans la foulée (avec Gaspard Ulliel dans le rôle-titre). Nom de l’opération : Hannibal Lecter. Les origines du mal.

C’est en 1981 que, pour la première fois, les lecteurs ont découvert le bon Dr Lecter. Après des débuts de journaliste, Thomas Harris, né dans le Tennessee en 1940, s’est rapidement tourné vers la littérature. Après avoir publié Black Sunday en 1975, l’auteur rencontre le succès dès son deuxième ouvrage, Dragon rouge (Albin Michel), qui devient un thriller de référence pour toute une génération d’écrivains. Un inspecteur de police, Will Graham, doit pister un serial killer en se mettant à la place de celui-ci. Pour les besoins de son enquête, il fait appel à l’homme qu’il a arrêté : le psychiatre Hannibal Lecter.

Quelques années plus tard, Michael Mann adapte l’ouvrage sous le titre Le Sixième Sens. En 1988, Harris publie une suite, Le Silence des agneaux. Will Graham laisse sa place à une jeune femme du FBI, Clarice Starling. De personnage secondaire, Lecter devient héros à part entière. D’une noirceur absolue, le roman reçoit un accueil triomphal. Jonathan Demme porte à l’écran le nouveau thriller de Harris avec Jodie Foster et Anthony Hopkins. A la clef, cinq oscars.  » Il se passe quelque chose de magique lorsqu’on voit, pour la première fois, le personnage campé par Anthony Hopkins à l’écran, derrière la glace « , analyse David Doukhan, spécialiste du fantastique et responsable de Movies 2000.

C’est une image inoubliable. Mais on aime aussi Hannibal pour sa culture, sa capacité à fouiller dans l’esprit des autres, pour son charisme. Si Le Silence des agneaux a renouvelé le genre, c’est parce que Harris a su mêler le récit d’investigation et l’horreur, tout en renouant avec l’esprit du romantisme noir. La relation de fascination-répulsion entre Lecter et Starling n’est pas sans rappeler les liens entre Dracula et Mina Harker dans le roman de Bram Stoker.

Dans le livre, mais pas dans le film qu’en a tiré Ridley Scott, le couple de Harris finit même dans le troisième volet, Hannibal (1999), par partager le goût du cannibalisme. L’écrivain aurait-il poussé l’amoralité trop loin ?  » On a tendance à oublier que le roman gothique [qui a nourri l’écrivain américain] va de pair avec un esprit de transgression et de subversion sociale « , précise le cinéaste et essayiste Jérôme Prieur (Roman noir, Seuil). Or le cannibalisme est l’un des derniers tabous de notre société. De quoi fasciner la curiosité des lecteurs.

Le psychanalyste Joseph Naouri souligne que  » selon Freud, le cannibalisme représente la possibilité pour la mère de dévorer son enfant jusqu’à ce que la métaphore paternelle impose l’interdit. Il relève de l’envie de posséder l’autre, en se nourrissant de sa chair pour l’avoir à jamais. Il est en réalité très rare – heureusement. On le retrouve, refoulé, dans les jeux amoureux – les morsures, notamment « .

Le monstre cherche avant tout à se venger

Dans Les Origines du mal, la passion dévorante d’Hannibal n’a rien à voir avec le Dr Freud. Comme son homonyme, le célèbre général carthaginois, le monstre cherche avant tout à se venger. Issu d’une famille aristocratique lituanienne décimée pendant la guerre, le jeune Lecter voit sa petite s£ur Mischa se faire violer, puis être mangée par des soldats allemands. Possédé par une rage meurtrière, il se réfugie à Paris, chez son oncle et sa compagne, la troublante Lady Murasaki. Outre de brillantes études, il commence à exercer sa pulsion de vengeance dans la capitale, quitte à avoir quelques démêlés avec la police française… Jusqu’à la  » chute  » finale.

Moins  » gore  » qu’Hannibal, ce retour aux sources troublera peut-être les fans. L’intrigue a perdu la précision des autres volets. Le jeune Lecter fascine moins que celui qu’il va devenir (passons sur une vision un rien caricaturale de l’Hexagone). Mais, parce qu’on les relie à la trilogie, on dévore ces Origines du mal. Thomas Harris s’amuse joyeusement avec les situations malsaines et les clins d’£il littéraires à travers de courts chapitres qui évoquent les feuilletons grand-guignolesques d’antan. Surtout, Harris multiplie les bons mots – parfois difficilement traduisibles – et égratigne nos repères moraux. Histoire de nous rappeler que l’homme est un Hannibal politique…

Hannibal Lecter. Les origines du mal, par Thomas Harris. Trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Cohen. Albin Michel, 368 p.

Baptiste Liger

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