Le dernier sculpteur moderne

L’ouvre de Henry Moore illustre-t-elle l’ultime épisode de l’art de la statuaire? Une exposition, à Valenciennes, revient sur une mise à l’écart un peu rapide

La pièce la plus ancienne, datée de 1923, est une petite figure en albâtre d’à peine douze centimètres. Une simple tête rejetée vers l’arrière, lisse par la peau, rude par son ossature. Mais, de ce visage qu’on pourrait tenir dans le creux de la main, émane une présence d’une rare monumentalité. On la dirait venue des Cyclades ou du Mexique, ou encore d’Afrique. Pourtant, l’oeuvre est déjà un « Henry Moore » et porte en germe une esthétique qui se développe au fil des ans, ici rappelée par une soixantaine de pièces (dont les dessins) couvrant un demi-siècle de recherches. Le jeune sculpteur anglais (1898-1986) n’a pourtant alors que 25 ans mais, déjà, une expérience de la vie marquée au fer rouge de lamisère des charbonnages (son père est mineur dans le Yorkshire) et des horreurs de la guerre (à laquelle il échappe gazé mais miraculeusement vivant).

L’étudiant en art récemment installé à Londres aurait pu exploiter ce registre qui l’aurait mené droit à l’expressionnisme alors en vogue. C’était ignorer son côté profondément britannique, son amour de la nature, sa curiosité, sons sens de la noblesse humaine et, pour tout dire, son attachement à l’élégance: « Je donnerais tout, écrit-il en évoquant une oeuvre de l’Egypte ancienne, pour être capable de mettre dans mes sculptures une telle acceptation de la distinction de vivre et une aristocratie sans faux-semblants.  » Pas question, non plus, de tomber dans le formalisme d’une abstraction géométrique qui ne serait qu’un jeu gratuit de formes désincarnées ou, au mieux, une recherche pure à la manière des constructivistes, dont il va rencontrer, au cours des années 1930, quelques-unes des figures exilées comme l’architecte Gropius, le designer Breuer, le peintre Mondrian ou les sculpteurs Hans Arp et Naum Gabo. Lui, au contraire, n’a de cesse d’en revenir au corps, couché ou assis, à la figure, aux détails d’une main. Donc à cette source inépuisable qu’est l’étude anatomique. Mais, à celle-ci, il va superposer et inclure toute une série d’observations qu’il va faire à partir de ses trouvailles et de ses « cueillettes »: galets troués, bréchets et becs d’oiseaux, crâne d’éléphant, silhouettes de moutons, arbres, collines ou nuages. Intégrés, traduits, mixés, proches ou lointains, ces fragments et ses inventions de la logique organique vont alors s’exprimer par le travail manuel du tailleur. Un vrai corps-à-corps avec le bois, l’orme le plus souvent, la pierre qu’il choisit d’abord locale, le béton ou le plâtre. Car, contrairement à la pratique des esquisses en terre glaise née à l’époque du maniérisme italien de Cellini puis de Bernin et reprise par Rodin lui-même, qui fut pourtant son premier maître, Henry Moore privilégie la méthode de la taille directe comme Michel-Ange, cet autre géant qu’il vénère. En revanche, il dessine beaucoup, trouvant par ce moyen l’occasion d’oser des formes nouvelles non assujetties aux lois de la physique.

Dans les années 1960 cependant, au moment où la célébrité l’amènera à répondre à de multiples commandes de pièces à grande échelle, il privilégiera le procédé des petites maquettes qu’on tient dans le creux de la main. C’est que, entre-temps, la question de la multiplicité des points de vue offerte par la sculpture en ronde bosse aura pris le pas sur les contraintes exercées par les matériaux naturels. Désormais, l’art sculptural, façon Henry Moore, gagne en rapports visuels complexes entre les pleins et les vides, les plans et les articulations, l’oeuvre en tant qu’objet en soi et son environnement. Or c’est bien sur ces terrains tout empreints de confiance en l’homme (symbolisé par la monumentalité et la massivité des oeuvres) que vont réagir les nouvelles générations des années 1970. En invoquant le doute, la précarité, le fragmentaire et l’éphémère, ils seront tous à l’unisson pour combattre ce qui, aujourd’hui, apparaît comme l’ultime expression d’un humanisme en quête d’harmonie et d’introspection,puisque, à écouter le sculpteur anglais, étudier le sens des formes, « c’est aussi apprendre à se connaître soi-même ». Une oeuvre « trop pleine », en quelque sorte, qui réduit à son tour les « manières » des suiveurs qui auront, le plus souvent, confondu recette et recherche. L’exposition de Valenciennes, après celle organisée par la Fondation Maeght durant l’été 2002, vient donc à point nommé.

Guy Gilsoul, Valenciennes, musée des Beaux-Arts, boulevard Watteau. Jusqu’au 17 mars. Tous les jour

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