Le défi de l’arme  » éthique « 

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

La Belgique est le premier pays au monde à interdire les armes à sous-munitions. Mais, pour sauver des emplois, un nouveau projet de loi prévoira des exceptions. L’industrie est ainsi mise au défi de produire une bombe  » propre « . Réaliste ?

Dans les deux camps, on crie victoire après le vote, le 16 février à la Chambre, de la loi sur les armes à sous-munitions.  » Des parlementaires courageux et visionnaires ont résisté à une pression considérable du lobby de l’armement « , applaudit l’ONG Handicap International, qui lutte pour l’interdiction totale de ces bombes.  » Une nouvelle génération d’armes et un espoir pour la Wallonie « , titre, avec autant de lyrisme, le communiqué des Forges de Zeebrugge, l’entreprise de Herstal qui développe une roquette à sous-munitions pour le compte du gouvernement allemand. Qui croire ? Que penser des pressions qui ont conduit les députés à faire marche arrière ? Car, si le projet de loi Mahoux interdisant les armes à sous-munitions a bien été adopté (par 112 voix pour, 2 contre et 22 abstentions), la majorité a décidé de déposer prochainement un second texte qui réduira le champ d’application de cette loi. La première ne pourra, en outre, être publiée au Moniteur que lorsque l’autre sera prête. Un compromis plutôt alambiqué !

En 1995, la Belgique avait été le premier pays au monde à renoncer à l’usage et à la fabrication des mines antipersonnel. Elle avait ainsi envoyé un signal fort à la communauté internationale, qui se préparait à conclure, en 1997, la convention d’Ottawa bannissant ces armes. Aujourd’hui, alors que près de 150 Etats ont interdit les mines antipersonnel, des dizaines d’ONG unissent à nouveau leurs forces pour mettre fin à la production et à l’utilisation des armes à sous-munitions. Ces cluster weapons, terme souvent mal traduit dans les médias francophones par  » bombes à fragmentation « , se composent d’un conteneur et de bombettes ( bomblets, en anglais), conçues pour exploser après avoir été éjectées de la  » munition mère « . La large dispersion de ces mini-bombes en fait une arme dite  » de saturation de zone « . Selon des chiffres admis par les autorités militaires, de 5 à 30 % des sous-munitions n’explosent pas à l’impact. Elles gisent sur le sol, dans les arbres ou sur le toit des maisons et sont prêtes à se déclencher au moindre contact. Au cours des deux guerres du Golfe, quelque 22 millions de sous-munitions auraient été larguées. Mais l’Irak n’est pas le seul pays affecté. Dans 19 autres, ces bombes, en apparence inoffensives, continuent de tuer ou de blesser des civils.

L’industrie wallonne de l’armement a toutefois réussi à faire entendre ses arguments. Les Forges de Zeebrugge (FZ) et leurs partenaires industriels ne contestent pas la nécessité de bannir les armes  » sales « , fabriquées dans des pays peu soucieux de l’éthique (Etats-Unis…). En revanche, ils jugent injustifiées les attaques contre leur secteur, qui développe  » des produits sécurisés, fiables et visant un plus grand respect de la vie humaine « . Principale innovation technologique des sous-munitions conçues par les Forges : elles s’autodétruisent après trente-cinq secondes si elles n’ont pas touché leur cible. Ce dispositif serait fiable à plus de 99 %, selon la société. Les risques pour la population civile seraient donc faibles. Chaque tête de roquette contient 8 sous-munitions (contre 202 dans la  » CBU-87  » américaine), programmées pour détruire ou arrêter un blindé, avec une dispersion qui ne dépasse pas 25 mètres.

Sauver la face

 » Bien sûr, les armes tuent, remarque Dimitri Arendt, 24 ans, directeur de programme aux Forges, mais elles sauvent aussi des vies ! On ne peut ignorer leur rôle de protection et de dissuasion.  » Discours tout différent au Grip, le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité :  » Les solutions technologiques proposées ne répondent pas à une exigence fondamentale du droit international, estime Luc Mampay, attaché de recherche : une convention interdit l’utilisation d’armes qui frappent indifféremment les combattants et les populations civiles.  »

Ce constat n’a pas empêché le Parti socialiste, initiateur du premier projet de loi, de changer d’avis, tout en sauvant la face : le texte correctif accepté par la majorité retire de la future loi les dispositifs à dispersion qui contiennent du matériel fumigène ou éclairant, mais aussi les armes à sous-munitions antichars. But évident de la man£uvre : sauver le programme d’armement pour l’hélicoptère Tigre de l’armée allemande sur lequel travaillent les Forges de Zeebrugge. Un contrat de 24 millions d’euros sur trois ans, soit plus de 30 % du chiffre d’affaires de la société.  » Dans l’immédiat, cinq à dix emplois étaient en jeu, assure-t-on aux Forges. A plus long terme, le client allemand risquait d’aller acheter ses roquettes ailleurs.  »

Olivier Rogeau

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